Que peuvent bien avoir en commun une crevette espagnole, américaine et ostendaise ? Le Suriname. Trois semaines avant d’atterrir dans nos assiettes, elles ont été pêchées, décortiquées et congelées dans ce petit pays d’Amérique du Sud avant d’être envoyées par centaines de milliers sur de gigantesques paquebots réfrigérés affrétés pour nos contrées.

L’histoire a donc commencé ici, à Paramaribo, capitale de cette ancienne colonie hollandaise coincée entre la Guyane et la Guyane française. Quelques kilomètres en amont du centre historique de la ville, le capitaine Steven Hall (photo ci-dessous) s’apprête à poser le pied à terre après un séjour en mer de cinq jours sur le "Neptune 6". Un vieux rafiot tout rouillé qui arpente le large depuis près de trente ans et que notre interlocuteur appelle affectueusement "Mon crevettier." Dents en or, chaîne clinquante, pantalon baggy et casquette solidement vissée sur le front, le capitaine aurait certainement pu faire carrière dans un groupe de gangsta rap américain, mais pour l’instant il assiste au déchargement de sa cargaison : vingt tonnes de crevettes blanches introuvables en mer du Nord appelées "Seabobs", et particulièrement appréciées en salade ou en Paella pour le plus grand bonheur des exportations locales.

La chaleur accablante ne semble pas atteindre la quinzaine de marins qui déchargent des seaux et des seaux de crevettes empilées sous la glace. Tous ou presque sont guyanais. "Les Surinamiens ne pêchent pas , explique Captain Hall avec son sourire doré qui lui donne maintenant des airs de patron mafieux. Ils n’aiment pas trop l’eau, ni le travail difficile." La plupart de ces pêcheurs exportés vivent ici, d’autres travaillent huit mois d’affilée avant de retourner au pays, et en mer, c’est du 24 heures sur 24. "Quand la pêche est bonne, on ne dort pas pendant deux à trois jours , poursuit le capitaine. Dès qu’on atteint la zone de pêche autorisée, on jette nos filets d’essais à l’eau pour évaluer les stocks. S’ils sont bons, on sort les filets équipés et on tourne pendant deux heures à une vitesse plus élevée." Le tout six fois par jour pendant cinq jours, voire une semaine si les prises sont miraculeuses. Pas plus, sous peine de voir la glace fondre et de perdre la totalité de la cargaison.

Initiative rare, le gouvernement du Suriname a clairement défini les zones : les petits pêcheurs locaux se partagent la côte, et les crevettiers comme le "Neptune 6" une partie du large, mais leurs filets kilométriques ne sont pas sélectifs. Ils multiplient ce qu’on appelle dans le jargon "les prises accessoires" . Des dauphins, tortues marines, et autres poissons non désirés piégés dans les mailles des filets et rejetés à la mer morts ou vifs. Environs sept millions de tonnes par an selon une estimation de la Food and Agriculture Organisation des Nations unies (FAO). Un fléau pour la biodiversité de nos océans, et l’une des priorités des organisations actives dans la protection de la faune et la flore comme le WWF qui a convié la presse au Suriname pour présenter les alternatives existantes.

Libérer les tortues

"Il y a quelques années les prises accessoires étaient fréquentes" , confirme Jude Jagroop, membre de l’équipage et responsable de la qualité de la production pour l’entreprise hollandaise Heiploeg qui emploie le "Neptune 6" et livre les Seabobs dans une partie de nos grandes surfaces. "Aujourd’hui, nous n’en n’avons plus." Et le Capitaine de reprendre la parole pour nous présenter "LA" raison de notre visite : TED, le Turtle Excluder Device. Un filet spécifiquement équipé pour laisser les tortues de mer s’échapper lorsqu’elles sont prises au piège. Le système est tellement simple qu’on se demande pourquoi il a fallu autant de temps avant de le mettre au point. Crevettes et tortues nagent toutes deux au fond des océans. Quand ces dernières sont prises dans le bas du filet, une grille en acier située à mi-hauteur maintient un certain espace de circulation et leur permet de nager vers une ouverture sans que la prise de crevettes en soit affectée. C’est plus ou moins efficace selon les cas, mais totalement inutile pour les autres espèces. D’où la seconde fierté du "Neptune 6" : le Bycatch Reduction Device (BRD), une deuxième ouverture intégrée dans le filet à quelques mètres de la surface où les mailles plus larges permettent aux poissons de s’échapper. "Quand on les attrape, les crevettes vont vers le fond du filet et les poissons tentent de remonter à la surface , précise Jude Jagroop. Dans les filets traditionnels ils sont bloqués; ici, ils ont l’espace qu’il leur faut pour passer entre les mailles." Depuis quelques années, tous deux sont obligatoire pour obtenir le label MSC qui certifie les bateaux de pêche "durable" et est désormais exigé pour obtenir une licence de pêche du Suriname (lire l’article sur la pêche durable qui sera publié ce mardi dans "La Libre") . "Pour nous c’est une charge en moins , ajoute le Capitaine Hall. On passe beaucoup moins de temps à trier le poisson, et nos crevettes sont de meilleure qualité."

Limiter la pêche

Le problème de prises accessoires réglé, les six membres du "Neptune 6" peuvent voguer le cœur léger et pêcher toutes les crevettes blanches qu’ils veulent avec la bénédiction de notre écosystème. A un détail près : la limitation des stocks. La surpêche incarne un fléau bien plus grave encore que les prises accessoires, et vide littéralement nos océans de leur contenu. Des dizaines d’espèces ont déjà disparu de la surface de la mer, "et plusieurs espèces majeures pour l’écosystème et l’économie du Suriname se sont éteintes ces vingt dernières années" , confirme René Lieveld du ministère de l’Agriculture du Suriname . "C’est la raison pour laquelle nous exigeons maintenant le label MSC pour accorder les licences." Désormais, le nombre de navires est limité, les garde-côtes formés, les zones limitées, et les quantités de poisson contrôlées autant que possible. "Nous avons réduit la capacité de nos trawlers de 30 % (bateaux de pêche qui draguent le fond des océans à l’aide de leurs filets, NdlR), ajoute René Lieveld . Pas en réduisant le nombre de navires, ce serait trop lourd à supporter, mais en limitant les jours de pêche autorisée."

Petits pêcheurs ailleurs

Il est relativement aisé de réduire les capacités de production d’une entreprise sans la couler, mais lorsqu’il s’agit des petits pêcheurs locaux, qui représentent 15 % des prises accessoires dans le pays, la mesure est beaucoup plus difficile à mettre en œuvre. "L’objectif est de mettre fin aux activités de trois cents pêcheurs artisanaux , ajoute René Lieveld. C’est plus difficile parce que l’impact socio-économique d’une telle mesure est beaucoup plus important (et suicidaire politiquement alors que des élections se profilent dans deux ans NdlR). L’objectif est donc de leur trouver une autre source de revenus, les former pour les envoyer vers l’extraction d’or et le pétrole." Un mal pour un autre diront les observateurs, mais le processus est en route, et le Suriname a fait figure d’exception en devenant le premier pays au monde à obtenir un label "durable" pour la pêche de crevettes tropicales. Tout bénéfice pour le groupe Heiploeg qui peut mettre en avant la noble intention de préserver l’espèce, son gagne-pain, et, accessoirement, vendre ses crevettes plus cher à des clients de plus en plus demandeurs d’un label qualité. Tout bénéfice également pour le Suriname qui est l’un des rares pays de la région à pouvoir exporter son poisson et ses crevettes vers l’Union européenne et gagne donc de nouveaux marchés. Et tout bénéfice pour les six pêcheurs du "Neptune 6", payés à la quantité, qui évitent les mauvaises surprises dans leurs filets. Qui paie la note ? Les mangeurs de crevettes, mais cette contribution leur permettra peut-être de pouvoir continuer à servir leur crustacé préféré pendant les cinquante prochaines années sans risque de les voir disparaître.


Le WWF lance aujourd’hui "la semaine du poisson durable". Toutes les informations et le conso-guide des poissons à consommer peuvent être téléchargés sur le site : www.wwf.be/fr/save-our-fish