Correspondant en Espagne

"Un pétrole artificiel similaire au pétrole fossile, sans soufre, sans métaux lourds et réducteur de CO2".

Utopie ou réalité ? Installée dans la banlieue d’Alicante (sur la côte sud-est de l’Espagne), l’entreprise Bio Fuel Systems y croit pour sa part fermement et entend bien le démontrer. Elle se présente ainsi aujourd’hui comme la première usine de biocarburant extrait de micro-algues.

Dès l’approche de l’enceinte du site, le regard est attiré par l’énorme coupole grise de la cimenterie Cemex. Jouxtant les bâtiments de BFS dont elle n’est séparée que par un mur de béton, celle-ci fournit une source en dioxyde de carbone que la bioraffinerie utilise pour la production de son pétrole dit "bleu". Dans son procédé, BFS fait également appel à d’autres "résidus" que le CO2 : "Cette eau vient de la station de désalinisation d’Alicante", explique ainsi le conducteur d’un camion-citerne en train de procéder à son déchargement.

"Tout d’abord, nous avons recherché la souche appropriée de micro-algues et les conditions permettant d’accélérer leur développement. Ensuite, nous nous sommes concentrés sur la transformation industrielle de cette biomasse de laquelle nous extrayons le pétrole bleu, mais aussi d’autres sous-produits comme l’Omega 3", explique Javier Salvador, le porte-parole de BFS. Très prisé par le secteur agro-alimentaire, cet acide gras essentiel joue un rôle important dans la rentabilité économique du processus.

Un tuyau de 600 mètres traverse le mur de séparation des deux installations pour se connecter à une série de tubes transparents de 8 mètres de haut. C’est dans ces "bioréacteurs" que le phytoplancton va se multiplier, baigné dans une eau saumâtre enrichie en nitrates et phosphates et dopé par l’apport de CO2 issu des fumées de la cimenterie. Le soleil fait le reste, dans cette région où l’on enregistre moins de 40 jours de pluie par an.

"On inocule une petite quantité d’algues dans les bioréacteurs et elles se multiplient très rapidement grâce à une photosynthèse accélérée par les conditions que nous avons créées. Quand nous arrivons à une concentration optimale, on récolte. On sépare alors les algues de l’eau pour récupérer la biomasse. L’eau est ensuite réinjectée dans le circuit et le processus reprend. Les algues qui retrouvent plus de place, plus de lumière et plus de nutriments remplissent un de nos tubes en deux, trois ou quatre jours, en fonction de la densité de la transformation", explique l’ingénieur biologiste français Frédéric Fonlut, responsable de la production.

L’entreprise veille jalousement sur le secret de l’origine (méditerranéenne) de la souche des ces micro-algues, tout comme sur celui des catalyseurs introduits dans les bioréacteurs pour doper la reproduction.

De nombreux projets de recherche sur les algues sont aujourd’hui en cours dans diverses régions du monde. La multinationale pétrolière espagnole Repsol, qui travaille sur un projet similaire, affirme par exemple utiliser "la micro-algue verte unicellulaire Chlorella" pour ses travaux.

Tant BFS que Repsol ont choisi de s’installer dans le sud-est espagnol. Un choix qui repose sur des raisons identiques : l’espèce utilisée est largement viable dans cette région où le soleil est omniprésent et facilite la photosynthèse dans les bioréacteurs. En outre, une série d’installations industrielles lourdes se trouvant dans la région permettent de fournir le CO2, nourriture essentielle des micro-algues.

Outre les réductions d’émissions de gaz à effet de serre, l’avantage des "algocarburants" est qu’ils n’entrent pas en concurrence avec la production alimentaire (comme c’est le cas pour d’autres biocombustibles). "En fait, nous simulons les conditions naturelles de production de cette biomasse. Presque tout le pétrole brut actuel vient de ce phytoplancton, des micro-algues qui, il y a des millions d’années, se sont stratifiées dans le sous-sol, soumises à des conditions de pression et des température élevées. Nous obtenons un pétrole presque identique à certains du Moyen Orient, plus légers que ceux du Venezuela", explique Eloy Chapuli, ingénieur chimique chez BFS, en montrant le produit tel qu’il ressort de la culture des micro-algues aux bioréacteurs.

"Aujourd’hui, les raffineries s’adaptent à des pétroles différents. En raffinant ce bio-pétrole, on peut parfaitement l’utiliser dans une voiture et dans un avion", expliquent les représentants de BFS. Les micro-algues et les cyanobactéries, microscopiques, "cent fois plus petites qu’un grain de sable", affirment-ils, sont des armes à utiliser pour faire face au défi de la réduction des émissions de CO2 dans l’atmosphère. Un défi scientifique, économique, industriel et écologique, sans aucun doute. Mais à Alicante, on croit fermement que l’or noir pourrait bien devenir vert ou bleu grâce à cette alchimie du XXIe siècle.