Contrairement aux fantasmes qu’elles générent, les îles Galápagos ne sont plus le paradis sauvage que Charles Darwin avait observé au XIXe siècle pour élaborer sa théorie de l’évolution. Aujourd’hui, environ 24 000 personnes y vivent, sans compter les centaines de milliers de touristes qui y débarquent chaque année. Le développement durable de l’archipel dépend intrinsèquement d’un compromis entre la présence humaine et la conservation de la nature, une équation difficile à résoudre.

Si l’on y observe encore des espèces uniques, l’archipel des Galapagos a désormais rompu avec l’isolement et ressemblera bientôt plus à Miami qu’à l’île de Robinson. Emérgé du Pacifique il y a des centaines de milliers d’années sous l’effet d’éruptions sous-marines, ses conditions géologiques et climatiques, et surtout sa position à 1 000 kilomètres du continent, expliquent l’extraordinaire faune et flore qui s’y développe au fil du temps. Le processus de sélection naturelle y est neutre de tout biais induit par l’homme : l’archipel est le laboratoire idéal pour le scientifique Charles Darwin.

Au début du XIXe, presque personne n’y vit. L’Equateur a incorporé l’archipel à son territoire en 1832, mais peine à peupler ses îles. Mais au début du XXe, les travaux de Darwin éveillent l’intérêt de la communauté internationale : les scientifiques affluent, suivis d’Européens en fuite de la civilisation. Après la seconde guerre mondiale, c’est l’industrie du tourisme qui s’empare de l’archipel.

D’abord réservé à un "happy few" fortuné, le voyage au Galápagos a fini par se démocratiser. Désormais, près de 200 000 personnes s’y rendent chaque année. Parallèlement, la population locale, majoritairement des paysans originaires des provinces pauvres de l’Equateur, gonfle. Malgré les restrictions légales en matière d’immigration, les locaux dépassent aujourd’hui la barre des 20 000 et la demande de main d’œuvre encourage l’immigration illégale. Ce flux permanent, cette ouverture des îles sur le continent, met en péril les écosystèmes qu’elles abritent, dont l’équilibre est basé sur leur isolement.

Le défi, pour empêcher une dégradation irréversible de l’archipel, est de contrôler cette ouverture et de concilier la présence des humains et la conservation de la biodiversité. Les revenus du tourisme sont trop sacrés pour envisager son interdiction. Quant à la création de parcs à l’accès limité pour protéger l’habitat de certains espèces, elle ne permet jamais l’isolement complet d’une zone.

Christophe Grenier, géographe français et responsable du programme des sciences sociales au sein de l’institut Darwin, recherche cette "équation parfaite" entre la nature et les hommes. Il ne parle alors plus de biodiversité, sinon de géodiversité. "La géodiversité englobe à la fois les empreintes de l’action humaine sur la terre -de la "géo-graphie" humaine- et la préservation de la diversité terrestre. L’étude de la géodiversité permet d’analyser l’adaptation géographique des sociétés à l’environnement selon deux critères principaux : l’usage qu’elles en font sans en détruire la diversité (notamment biologique) de façon irréversible, et la préservation de l’habitabilité d’un lieu selon les particularités d’une culture."

Pour étudier la géodiversité d’un lieu, Christophe Grenier répertorie le comportement de l’homme dans son environnement et ses conséquences, ce qu’il nomme l’empreinte géographique. Aux Galápagos, l’empreinte géographique de l’homme correspond souvent à la disparition de telle ou telle espèce endémique à cause de l’introduction d’espèces étrangères.

Le jour de l’entretien, la Fondation Darwin était d’ailleurs alarmée par la découverte d’un escargot géant d’Afrique sur l’une des îles. "La bête a certainement été introduite involontairement au moment du contrôle des bagages, une négligence qui menace la survie des autres espèces dans l’écosystème concerné...", regrette Christophe Grenier.

Autre exemple d’empreinte géographique de l’homme: la construction de deux aéroports sur les îles, qui s’ils contribuent à leur ouverture sur le monde révèlent aussi une forme de négligence ou d’indifférence dans la culture des locaux vis-à-vis de leur environnement.

Toutes ces données permettent à Christophe Grenier d’établir la géodiversité d’un certain lieu, et de proposer des solutions pour maintenir cette géodiversité, ou pour pouvoir l’améliorer. Selon lui, le développement durable des Galápagos ne passerait pas par la limitation du nombre de visiteurs, mais par l’imposition de normes plus strictes au tourisme. Sa recherche suggère ainsi de lier le prix d’entrée dans l’archipel à la durée de séjour pour mettre en place un tourisme plus viable écologiquement et économiquement. Ceux qui resteraient le plus paieraient le moins.

Une mesure qui limiterait les allers et venues des avions, et donc le risque d’introduction d’espèces étrangères et la consommation d’hydrocarbure. Jusqu’à présent, les visites moyennes sont de quatre jours. Si les séjours s’allongeaient, la population locale pourrait offrir des services d’écotourisme plus cohérents que des excursions express en quatre-quatre avec chauffeur privé.

Le travail de Christophe Grenier permet d’envisager un développement durable des îles conciliant la conservation de la nature avec les exigences socio-économiques et la culture de la population. Par ailleurs, sa méthodologie, son répertoire des empreintes géographiques, pourrait être appliqué à d’autres régions de globe, révèlant les géodiversités spécifiques à chaque lieu, leurs interactions possibles, leurs adaptation aux changements climatiques et démographiques, etc...

En somme, il utilise les Galapagos comme une sorte de laboratoire du développement durable : le rêve de Darwin ?