Correspondant en Allemagne

Opération douloureuse : le Rhin, fleuve chéri des Allemands, doit être amputé de 90 kilomètres. De sa source dans les Grisons en Suisse à l’embouchure dans la mer du Nord, il ne mesure plus que 1230 kilomètres au lieu des 1320 kilomètres figurant dans les atlas et manuels de géographie.

Les Rhénans sont sérieusement dépités. Le biologiste Bruno Kremer de l’université de Cologne a découvert l’erreur. Il s’étonne que les autorités compétentes aient fait preuve d’une étonnante négligence. "Plus on y regarde de près, plus on trouve des aberrations", a-t-il dit à la "Frankfurter Allgemeine". La Commission internationale de l’hydrologie du bassin du Rhin (CHR), dont font partie la Suisse, l’Autriche, l’Allemagne, la France, le Luxembourg (situé sur la Moselle) et les Pays-Bas, promet de vérifier la longueur du Rhin et "de proposer le cas échéant une correction officielle". L’autorité néerlandaise Rijkswaterstaad, qui héberge le secrétariat de la CHR, fait désormais état d’une longueur de 1232 kilomètres et s’excuse en avançant qu’elle s’est jusqu’ici concentrée sur le Rhin entre le lac de Constance et l’embouchure.

Depuis 1939 existe un kilométrage officiel pour le Rhin. Il commence à zéro à Constance et finit à 1033 kilomètres à Hoek van Holland. Même un géographe amateur doit se rendre compte que le Rhin antérieur en Suisse et la traversée du lac de Constance ne peuvent pas faire 290 kilomètres ! Pourquoi alors cette erreur ?

L’explication la plus convaincante est une simple inversion de chiffres, une erreur de lecture : de 1230 on a fait 1320. La preuve, les encyclopédies et lexiques du début du XXe siècle avaient encore rapporté le chiffre exact, le Brockhaus de 1903, le Herder de 1907. L’erreur est apparue au début des années 30, dans le Knaurs Lexikon de 1932 et le Brockhaus de 1933. Depuis, elle s’est perpétuée.

La correction n’a rien à voir avec les rectifications du cours d’eau au XIXe siècle : à l’époque les travaux avaient raccourci le Rhin sinueux de 81 kilomètres entre Bâle et Bingen et de 10 kilomètres en amont du lac de Constance.

La rédaction du Brockhaus, l’encyclopédie qui fait autorité en Allemagne, a promis de corriger la longueur dans sa nouvelle édition. Les enseignants de géographie se plaignent que les élèves trouvent des données erronées dans leurs manuels.

La nouvelle du raccourcissement du Rhin n’intéresse pas que les géographes. Pour les Rhénans le fleuve est le "Vater Rhein", le père Rhin. "J’ai vu le père Rhin dans son lit, il a la belle vie, il n’a pas besoin de se lever", dit la chanson de carnaval de Cologne. "Le lit du père Rhin est plus court", a titré l’"Allgemeine Zeitung" de Mayence. Le lien avec le Rhin romantique, les "Burgen", le rocher de la Lorelei, est affectif. Les trémolos nationalistes sont d’un autre âge. Qui se souvient encore que le poète Ernst Moritz Arndt lançait aux Français, qui voulaient faire du Rhin la frontière "naturelle" de la France : "Le Rhin, fleuve d’Allemagne, mais pas frontière d’Allemagne" ? En 2002, l’Unesco a rendu hommage à la beauté du fleuve mythique en mettant la vallée du Rhin entre Bingen et Coblence sur la liste du patrimoine mondial.