Cancer, impuissance, calvitie, à en croire un mythe asiatique tenace, toutes ces plaies peuvent être guéries par le "pouvoir magique" de la poudre de corne de rhinocéros. Alors que l'animal est en danger d'extinction, la poudre issue de sa corne se négocie à des prix faramineux, environ 48 000 euros le kilo, au marché noir. Pourtant, les experts sont formels, cette poudre est totalement inefficace.

L'Afrique du Sud qui, grâce à ses efforts de conservation de l'espèce, abrite la majorité des rhinocéros sauvages du continent, est assaillie par des hordes de braconniers sans scrupules prêts à tout pour abattre ou anesthésier une bête et lui scier la corne.

Les autorités sud-africaines ont tout essayé pour endiguer ce phénomène. En avril, Le Monde expliquait qu'une réserve avait pris la décision d'introduire du poison dans les cornes des rhinocéros. Inoffensif pour l'animal, les parasiticides ainsi injectés sont toxiques, mais non-létaux, pour l'individu qui consommerait la poudre de corne.

Ensuite, en juillet dernier, le gouvernement a tenté le tout pour le tout, en introduisant, lui-même, des stocks importants de cornes de rhinocéros, sur le marché noir. Le but était de gonfler l'offre afin de faire baisser les prix au maximum et, ainsi, rendre le business des braconniers beaucoup moins profitable. Mais rien n'y fait, jeudi dernier, le ministère des Affaires environnementales a annoncé que 725 rhinocéros ont déjà été abattus, cette année. Alors qu'il reste encore trois mois, le record annuel précédent, 688 bêtes tuées, est déjà pulvérisé. Et il datait seulement de 2012!

Un commerce illégal qui a même des répercutions chez nous

Ce trafic néfaste, qui pourrait bien finir par anéantir complètement l'espèce, est loin d'être un phénomène cantonné à l'Afrique du Sud et à l'Asie. Le SPF Santé publique, Sécurité de la Chaîne alimentaire et Environnement, en collaboration avec les douanes, est régulièrement amené à intervenir sur le territoire belge. "La lutte contre ce commerce illégal est coordonnée au niveau international par Cites, la Convention sur le commerce des espèces menacées", explique Jan Eyckmans le porte-parole du SPF, à La Libre.be. D'ailleurs, de nombreux pays européens, dont la Belgique, ont déjà été victime des trafiquants. Evidemment, chez nous, il n'est pas question de braconnage, mais de vol de cornes sur des animaux empaillés. "On a connu une vague d'attaques sans précédent, en 2011, mais depuis ça s'est calmé", précise-t-on au SPF Environnement.

A l'époque, la cible principale de ces vols était les différents musées du royaume. Bruxelles, Namur, Liège, les malfrats ont frappé partout. Si bien que, même ceux qui n'ont pas été touchés par les attaques, comme le musée d'histoire naturelle de Tournai, ont mis leurs rhinocéros en sécurité, sur recommandation de la police fédérale. Le conservateur du musée tournaisien, Christophe Rémy, nous explique que les rhinocéros ne sont toujours pas de retour dans l'exposition permanente. "La menace est probablement passée, mais on ne les remettra pas avant juin 2014. Pour l'instant, l'espace est occupé par des expos temporaires", précise-t-il.

Au musée africain de Namur, le vol des deux cornes de la collection, par un gang d'Irlandais, fut une petite catastrophe. Vu que l'espèce est protégée, les pièces volées sont absolument irremplaçables. Surtout pour un petit musée dépourvu de subside et géré par des bénévoles, comme c'est le cas à Namur. "Il s'agissait de magnifiques trophées qui nous avaient été donnés par le musée d'Arlon. L'une des cornes mesurait 73 cm!", se lamente-t-on du côté de la direction.

A Liège, le musée de l'Institut de zoologie a eu beaucoup plus de chance. Attaqué à son tour en juin 2011, il est l'un des rares musées d'Europe à avoir récupéré intactes les pièces de sa collection: une tête de rhinocéros et une corne seule. Le criminel hollandais, qui n'a pas hésité à utiliser une bombe lacrymogène sur les employés, a pu être intercepté par la police. "Il a dû traverser un bassin pour voler les deux pièces de notre collection. Un automobiliste a trouvé suspect de voir cet homme sortir du musée trempé, avec des cornes de rhinocéros sous le bras. Il a décidé de suivre le voleur, ce qui a permis à la police de l'intercepter tout de suite" explique Sonia Wanson, directrice adjointe de l'Aquarium-Muséum de Liège.

Même si les deux pièces ont pu être récupérées le soir même et que les deux responsables du trafic ont écopé de quatre ans de prison ferme pour grand banditisme, la direction a décidé de remplacer les vraies cornes par des moulages en résine, de peur que d'autres soient tentés de les dérober. "C'est triste de priver notre public, en particulier les étudiants de biologie et de vétérinaire, de ces magnifiques spécimens, mais nous n'avons pas le choix", témoigne Sonia qui ajoute, avec un humour teinté de lassitude, "Si demain, un malfrat trouve que les plumes sont aphrodisiaques, on viendra surement voler les oiseaux empaillés dans tous les musées".