Où finissent nos vieilles télés ? Au Ghana et au Nigeria, entre autres. Ces pays se sont fait une spécialité de récupérer le cuivre des écrans d’anciens téléviseurs. Cela ne demande pas une technologie poussée : il suffit de détacher une bobine de cuivre. Mais l’écran, lui, dégagera des poussières toxiques. Et le reste de l’objet terminera sa vie à la décharge. Ordinateurs, frigos, voitures, téléphones mobiles… Ces déchets électroniques font l’objet d’un véritable trafic entre l’Europe et les pays du Tiers-Monde ou émergents.

La Convention de Bâle, traité international, est à la base des règles en matière de transferts transfrontaliers de déchets. Les déchets dont on sait que tel pays n’a pas les capacités de les recycler y sont interdits d’exportation. Ils sont donc illégaux. Leur quantité semble augmenter. “C’est un problème très sérieux et fréquent en Europe, affirme Peter Wessman, de la DG Environnement à la Commission européenne. On n’a pas vraiment de chiffres précis. Mais notre estimation, c’est que 25 % du transport de déchets au départ des ports européens est illégal” .

Une étude européenne évalue le transport de vieux matériel électronique vers l’Asie ou l’Afrique de l’Ouest à 250 000 tonnes par an, “ peut-être beaucoup plus”. Les incitants, pour ce trafic ? La différence de coût de recyclage avec les pays de l’Union, les trous dans la loi, le manque d’évaluation du risque… Quant au profil des exportateurs, il peut s’agir d’individuels travaillant à petite échelle et ayant un contact avec le pays de destination. Ou de réseaux criminels, comptant sur un surplus financier. Les objets collectés, eux, sont les nôtres… Du moins ceux qui échappent au circuit officiel (Recupel, parcs à conteneurs…) Pour Agoria, la fédération belge de l’industrie technologique, ce trafic ne peut plus durer. Elle organisait hier à Anvers un séminaire sur le sujet pour sensibiliser les politiques et prôner une coordination européenne.


Déchets ou seconde main ?

“C’est un vrai problème auquel nous devons faire face, assure Patrick Van den Bossche, d’Agoria. Il y a l’impact sur l’environnement là-bas, puisque les déchets finissent dans des décharges, souvent illégales. Un impact sur la santé des populations locales, car le retrait des matériaux se fait sans protection pour l’être humain. Et ce sont souvent des enfants qui s’en chargent ! Et il y a un impact pour l’Europe : on perd ces ressources qui ne sont pas recyclées du tout”.

L’accès durable aux matières premières est pourtant devenu un objectif stratégique pour l’Europe. La demande de métaux précieux ne fait qu’augmenter (nouvelles technologies…), mais l’Europe est dépendante de pays producteurs hors Europe. Le recyclage est donc une partie de la solution. Mais pour cela, il faut (entre autres) éviter la fuite du vieux matériel électrique… L’Europe travaille à une meilleure réglementation et à des contrôles plus efficaces (lire par ailleurs). En Belgique, concernée comme d’autres pays d’Europe, on est à la pointe de la lutte. Le port d’Anvers, qui connaît une activité en fret importante, a pris des mesures car il était confronté au problème. “Le port a des liens historiques avec l’Afrique. Il s’agit donc surtout de voitures, en provenance de Belgique, d’Allemagne, ou de France, à destination de l’Afrique, constate le capitaine Jan Verbist. Et comme les usagers payent la même chose que les voitures soient pleines ou vides, ils les remplissent d’ordinateurs, de frigos… Il y a aussi des difficultés, au niveau des règlements, à distinguer les vrais déchets de la seconde main. Et face à une voiture cassée, on ne peut pas faire cette distinction. Est-ce un déchet ou bien des pièces de réserve ? Pour les exportateurs, c’est toujours de la seconde main !” Le port a pris des mesures : “Au niveau fédéral et régional, les autorités responsables de l’exportation des déchets n’avaient pas assez de personnel pour les contrôles. Donc, nous avons engagé six personnes”.

Leur rôle est de se rendre sur les quais et de vérifier les voitures lors de l’embarquement. En cas de doute, ils font appel aux spécialistes fédéraux ou régionaux. Le port d’Anvers a aussi établi un règlement spécifique, unique en Europe. Les concessionnaires (qui mettent les voitures à bord des bateaux) doivent les refuser si celles-ci montrent des signes suspects. Mais Jan Verbist appelle à une coordination entre ports et pays, ainsi qu’à une législation similaire, car un port plus strict risque de perdre du trafic au profit d’autres plus laxistes. D’autres ports, dit-il, sont intéressés par son règlement.