Les frères Bogdanov, stars de la télé des années 80, publient "Le Code secret de l'Univers", leur nouvel ouvrage mêlant philosophie, maths et origine de l'Univers. Dossier.

Avec leurs cheveux en choucroute, leur célèbre front démesuré et l’air de sortir d’une énième séance de Botox - ou d’un vaisseau extraterrestre -, les frères Bogdanov sont de retour. Avant la télé - ils annoncent qu’ils préparent une émission de format court pour TV5, "Sciences X" - ils sont dans les librairies, avec leur ouvrage "Le code secret de l’Univers". Le dernier d’une longue série, consacrée à la science, et aux titres accrocheurs : "Nous ne sommes pas seuls dans l’Univers", "Le Visage de Dieu"… "Des auteurs qui se vendent très très bien" , confie-t-on dans le milieu. Albin Michel a tiré ce nouveau livre à 42 000 exemplaires. Les jumeaux Igor et Grichka, nés, paraît-il, en 1949 dans un château du Gers (mais ils adorent brouiller les pistes quant à leur personne) sont les animateurs d’une émission culte de TF1, "Temps X", qui mêla science et science-fiction de 1979 à 1987.

Mais depuis, les deux frères ont tenu à devenir des scientifiques incontestables. Ces diplômés en politique et en sciences sociales ont donc passé chacun leur thèse de doctorat à l’Université de Bourgogne : physique théorique pour Igor et mathématiques pour Grichka. C’est là que la polémique a débuté. Un rapport confidentiel du Centre national de la recherche scientifique a qualifié les thèses de "travail creux habillé d’une grande sophistication". Jugeant aussi qu’ils manquaient de formation et n’avaient assimilé ni la méthodologie ni les critères des sciences. La communauté scientifique a aussi fait son mea culpa : la supervision de la thèse a été trop superficielle.


Pas de hasard

C’était en 2003, mais les deux frères continuent à dénoncer l’attitude de leurs "confrères" qui leur reconnaissent un sens aigu du business mais aucune rigueur scientifique : "On attaque nos thèses, parce qu’on attaque nos idées. Chaque fois qu’une idée nouvelle est introduite en sciences, elle est attaquée. Dans ces travaux, on a été les premiers à étudier une zone strictement interdite par la science, l’avant Big Bang." Ils assument le mélange entre physique et métaphysique. "La science est très réticente à poser des questions de fond. Elle n’ose pas tirer les conclusions de ses recherches." D’autres leur reprochent leur créationnisme - qu’ils réfutent - et sa variation subtile, le dessein intelligent. Ce qu’ils réfutent avec bien moins de vigueur : "l’Univers ne peut pas naître par hasard. Il fallait un programme rigoureux pour encadrer cela. Que le hasard gouverne tout, cette idée est enracinée chez les scientifiques !" Mais au fond, ils ne sont pas mécontents de cette polémique. "Elle n’a pas empêché les ventes de nos livres, c’est sûr ! Peut-être même que c’est le contraire !"


Cinq de leurs "vérités" décortiquées

Pour les scientifiques, les frères Bogdanov mélangent concepts scientifiques éprouvés et élucubrations toutes personnelles, qui auprès du grand public, vu la complexité de ces concepts, passent comme une lettre à la poste. Une vérité scientifique sur laquelle s’appuie le livre ? Oui, les maths sont "efficaces". Et oui, c’est fascinant. Ainsi, relèvent-ils, les nombres premiers, ou plus précisément les p-adiques,

"règlent la marche des choses dans les profondeurs du code génétique, comme dans celles de la matière". Le code secret de l’Univers (p. 13)

En effet, des sciences aussi diverses que la biologie, la chimie, la physique peuvent être comprises avec le bagage technique des maths. D’identiques théories mathématiques comme les équations différentielles ou les lois statistiques peuvent "expliquer" des tas de domaines de la nature, des relations entre humains à la distribution des molécules dans un gaz. Mais cela ne signifie par pour autant que les maths peuvent tout prédire dans notre Univers. La preuve avec la théorie du chaos déterministe. En bref, c’est l’effet papillon : une toute petite pertubation dans les conditions initiales rend les conclusions imprévisibles dans un temps limité, mais aussi à plus long terme. Ça se vérifie en météo, mais aussi dans le comportement d’une bille rebondissant sur la membrane d’un haut-parleur…

"Lorsqu’on jette un coup d’œil sur la nature, on ne peut pas s’empêcher d’y deviner, aux frontières de l’invisible, l’empreinte d’une sorte de ‘programme’." (p. 10)

Qui dit programme, dit dessein intelligent; qui dit dessein intelligent dit créationnisme. S’il y a un programme, c’est qu’il a été écrit par quelqu’un, et même peut-être dans un but précis. Et s’il y a un programme, jusqu’où s’étend-il ? Comprend-il toute la nature, les faits de ma propre vie ? Pour la science, le créationnisme, c’est non seulement non-fondé scientifiquement, mais dangereux (lire par ailleurs).

"A nous de déchiffrer cette langue inconnue à travers laquelle, étrangement, le monde nous fait signe; à nous de décrypter des bribes de ce code secret qui protège furieusement le sens de l’Univers mais aussi chacune de nos vies." (p. 312)

Pour la science, une telle déclaration est mystique. Cette hypothèse du code secret ou programme, comme la vérifier ? Avec quelle expérience concrète peut-on le retrouver ? Les Bogdanov admettent qu’à ce stade, il n’y a pas moyen de prouver ce code.

"Avant le Big Bang, avant la création du monde physique, nous pourrions bien tomber sur ces fameuses lois qui codent le scénario cosmologique." (p. 312)

Sous forme de formules mathématiques, le code secret qui régit l’Univers serait à rechercher avant le Big Bang. Avant le Big Bang ? Scientifiquement, la question est mal posée. Elle n’a même aucun sens. Le Big Bang, ce ne serait pas l’explosion primordiale telle que nous, profanes, l’imaginons, mais en réalité la "simple" faille d’une théorie, celle de la relativité générale, le point où les prédictions physiques ne s’appliquent plus, car la densité de l’Univers et le taux de son expansion deviennent infinis. Il n’y a pas "d’avant". Mais les frères Bogdanov assurent que désormais le monde scientifique a pris leur suite dans cette étude jusque-là taboue. C’est aussi à cet endroit que se déroulerait le "jaillissement torrentiel" des formules mathématiques. Question simple, répliquent les mathématiciens, pourquoi chercher ce code secret au début de l’Univers ? Si les maths sont universelles, elles sont intemporelles.

"La fonction Zêta pourrait-elle jouer un rôle insoupçonné dans la structuration de l’espace, du temps et de la matière ?" (p. 312)

La clé du code secret serait la fonction Zêta de Riemann. C’est vrai, cette conjecture (hypothèse) fait partie des grands problèmes mathématiques actuels. Elle n’a jamais été démontrée, et pourtant ce calcul, qui a trait à la distribution des nombres premiers, se retrouve partout dans la nature. Mas le nombre d’or, de plastique ou d’argent - ça existe aussi - se retrouvent aussi dans la nature. Pourquoi la fonction Zêta serait-elle la clé ? En fait, plutôt "qu’un mystère" à jamais inatteignable, les scientifiques pensent que cette fonction sera un jour démontrée et qu’elle ouvrira peut-être la porte à une nouvelle géométrie à laquelle on n’avait pas pensé, un peu comme la théorie des fractales.


"De la pseudo-science", selon André Füzfa

3 question à André Füzfa, physicien et cosmologiste, professeur à l'Université de Namur

Quel est votre avis sur l’ouvrage ?

Ce n’est pas de la science. C’est de la pseudo-science. Car ça ressemble à de la science, mais sans la rigueur et le dialogue expérimental avec le réel. Il y a des éléments scientifiques qui imprègnent l’ouvrage, mais dans l’organisation du discours, on fait l’impasse sur des éléments scientifiques comme les relations de cause à effet. C’est très superficiel sur le fond scientifique. Ils utilisent aussi comme s’ils étaient "réels" des concepts qui sont en fait de vieilles astuces mathématiques pour permettre de faire des calculs plus facilement, comme le temps imaginaire, ou des arguments pas démontrés, qui sont des limites des descriptions actuelles, comme le mur de Planck. Et puis pour que ce soit scientifique, il faut que ce soit reproductible. Une hypothèse comme le code secret de l’Univers, comment je la vérifie ? En outre, la finalité de l’Univers est une question métaphysique, pas scientifique. C’est aussi une caractérisque de la pseudoscience, ce mélange entre des questions scientifique et philosophique. Une autre différence avec la science est que la pseudoscience ne développe aucune technologie, parce qu’elle ne conduit pas à des échos dans le réel. Peut-on se procurer un bout de ce code secret, pour gagner au lotto, sur bogdanovs.com ?

Ce n’est pas le principal problème…

Non. C’est que leur thèse est créationniste. Ils parlent de programme. Il s’agit donc de trouver une finalité dans l’Univers, au sens d’y trouver une volonté. On est en plein dans le "dessein intelligent". C’est non-scientifique et même dangereux. Je m’explique : par exemple, pour eux, la clé du "code secret", c’est la fonction de Riemann. Ils estiment qu’elle ne sera peut-être jamais démontrée. En faisant cela, on la rend mystérieuse, divine. Un risque, c’est qu’on s’empêche d’essayer de la démontrer, qu’on mette des limites à la science, au questionnement. Et avec ce code, où est la place de l’humain, du libre arbitre ?

Que dire aux lecteurs de ces ouvrages ?

Que les lecteurs valent mieux que ça ! Et que ce n’est pas un livre de vulgarisation, car rien n’est expliqué ! Ce qui est fascinant dans l’Univers, c’est qu’il nous est intelligible. Mais il n’est pas tout à fait déterminé non plus. C’est aussi légitime pour la science de se poser des questions sur le "sens", ça s’appelle l’épistémologie ou la philo, mais ça ne se fait pas n’importe comment non plus !