Il y a 4 000 ans, le mythique, le bon empereur Yao inventait le jeu de Go, creusait le premier puits de Chine, refusait qu’on lui bâtisse un palais de jade, de marbre et d’or, préférant une chaumière et établissait sa capitale dans la ville de Linfen. La brume du temps couvre dorénavant la vérité historique, tandis que sa tombe et son temple, construits 500 ans après sa mort, trônent dans son ancienne capitale sous une chape de pois : Linfen est aujourd’hui l’une des villes les plus polluées sur la surface de la planète Terre.

"On déteste tous la pollution ici. Ça s’est amélioré, mais de toute façon cela ne pouvait pas être pire qu’il y a quelques années", avoue Qi Bao, qui gère un magasin d’informatique à Linfen. "Beaucoup de gens pensent qu’un accord important à Copenhague permettrait d’aider Linfen à combattre la pollution, mais cela dépend du gouvernement ; les gens du peuple en Chine n’ont pas beaucoup voix au chapitre sur ces sujets", ajoute-t-il.

Dans cette ville de 3,3 millions d’habitants de la province du Shanxi, il est plus facile d’imaginer un espoir danois que de trouver une solution concrète à quelques mètres tant le nuage de smog est dense. Les yeux, la gorge piquent. Sur la peau une mince couche noire s’étale. Dans la rue, les masques de protection sont de rigueur et les autoroutes et aéroports doivent souvent fermer en raison du manque de visibilité.

Morne plaine au cœur de la première région houillère chinoise : le charbon règne en maître en Chine et réduire les émissions polluantes sera difficile. Pékin s’est rendu à la conférence de Copenhague avec la promesse de freiner la croissance de ses émissions de gaz à effet de serre, mais l’exemple du Shanxi montre la difficulté de la tâche.

La Chine a produit 2,7 milliards de tonnes de charbon en 2008 et devrait dépasser ce chiffre cette année, selon les statistiques officielles. La production devrait augmenter de 30 % en 2015, car le pays asiatique en tire 70 % de son énergie. Selon les estimations d’experts, les émissions de carbone de la Chine devraient presque doubler d’ici 2020. Cette dépendance au charbon rapporte gros à cette région pauvre mais coûte cher en dépenses de santé et en termes de pollution.

En 2006, le Blacksmith Institute, une ONG environnementale basée à New York, avait classé Linfen comme la ville ayant l’air le plus pollué au monde. En 2007, elle occupait la deuxième place.

Depuis, l’ONG n’a pas publié de nouveaux rapports. "Les habitants de Linfen sont très touchés par les polluants relâchés dans l’air par les installations minières et manufacturières", estimait Blacksmith. "Les médecins constatent que les cas de bronchite, de pneumonie et de cancers du poumon sont en augmentation, conséquence de la forte pollution atmosphérique. Les taux de cancer sont également élevés", ajoutait le rapport. Cependant, peu à peu, les consciences se réveillent.

Après une série d’accidents meurtriers (105 morts dans une explosion en 2007 et 250 victimes en 2008 dans une coulée de boue) et la mauvaise publicité engendrée par l’étude de Blacksmith, les dirigeants locaux ont fermé près de 3 700 petites mines, ainsi que des usines et fourneaux polluants. Au niveau national, Pékin a décidé de restructurer le secteur autour de grands groupes et d’éliminer les petites structures polluantes et dangereuses.

Pour Deborah Seligsohn, experte en énergie basée à Pékin pour le World Resources Institute, la Chine est désormais "un leader émergent pour les technologies de charbon propre". "Elle a construit plus de centrales à charbon à haute efficacité énergétique que n’importe quel autre pays", explique-t-elle. De telles centrales parsèment Linfen, affirme-t-elle, et de nombreuses autres sont prévues pour remplacer les anciennes.

Mais ces améliorations ont aussi un coût économique. Avant, un mineur qui risquait sa vie en travaillant dans des conditions déplorables "pouvait gagner 10 000 yuans (1000 euros) par mois, mais maintenant, avec la réforme en cours, toutes les petites mines sont fermées et un mineur peut à peine gagner la moitié s’il est chanceux", constate Wang Weimin, un chauffeur.

"Il y a des gens qui souffrent de faim, qui n’ont pas de vêtements à mettre, qui sont en train de commettre des crimes, tout cela est ma faute, je vais avouer ces crimes pour qu’on examine mes fautes envers le peuple", avoua l’empereur Yao de retour d’une promenade parmi ses sujets. Ses ministres en chœur : "Si le peuple ne vit pas bien c’est parce qu’il y a trop de calamités, le peuple doit apprendre la patience pendant cette période difficile." L’empereur rétorqua : "Le peuple est dans la gêne, il ne faut pas se soustraire à nos responsabilités à cause des calamités, par contre il faut chercher en soi les raisons de ce mal. Je ne peux pas me plaindre que le peuple ne soit pas patient, il faut que je réfléchisse sur mes torts dans ma façon de gouverner le pays." Une morale d’un autre temps ?