Entretien

Yukiya Amano, le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie nucléaire (AIEA), était de passage à Bruxelles, jeudi. Ce Japonais, diplomate de formation, tire les leçons de l’accident de Fukushima, deux mois plus tard. Avec prudence.

L’un de vos prédécesseurs, le suédois Hans Blix, a qualifié la catastrophe de Fukushima d’accident de parcours (“bump in the road”). Est-ce également votre avis ?

Ce que je peux dire c’est que l’accident de Fukushima-Daiichi est très grave et que la situation actuelle reste très grave. Nous ne sommes pas encore dans une situation qui nous permettrait de dire que les réacteurs sont stabilisés, mais les choses évoluent maintenant dans le bon sens, comme le prouve notamment le rétablissement de l’électricité.

Pour vous, ce qui s’est passé à Fukushima sonne-t-il la fin de l’énergie nucléaire ?

Il est évident que l’accident de Fukushima-Daiichi a une influence négative sur l’énergie nucléaire. Mais cet accident n’a pas changé les fondements de ce type d’énergie. Nous aurons encore besoin d’énergie à l’avenir. Le prix du combustible fossile reste très élevé. Il est donc très probable que de nombreux pays continueront à considérer que le nucléaire, qui ne produit pas de CO2, est une option importante. Il faut donc tout faire pour renforcer les mesures de sûreté dans les centrales. Et dans ce domaine précis, l’AIEA doit être à la barre.

A vous entendre, l’énergie nucléaire a tout l’avenir devant lui.

Toutes les sources d’énergie ont des avantages et des désavantages. Mais il est clair que, tant dans un avenir proche que dans un avenir lointain, on ne pourra pas se passer d’un mix énergétique qui inclut le nucléaire.

Vous ne croyez pas au potentiel des énergies renouvelables ?

Je crois que les énergies renouvelables ont beaucoup d’avenir. Elles sont très prometteuses. Mais, pour l’instant, elles sont encore très chères et relativement instables.

L’AIEA organise, le 20 juin à Vienne, un sommet ministériel pour tirer les leçons de la crise nucléaire provoquée par l’accident de Fukushima. Qu’espérez-vous de cette réunion ?

Nous avons en effet estimé qu’il ne fallait pas attendre que la situation soit normalisée à Fukushima Daiichi pour envisager le post-Fukushima. Car il est certain que cet accident aura une influence planétaire sur la sécurité des installations. Donc, lors de cette conférence, nous allons d’abord évaluer l’accident. Et revoir les mesures de sûreté à prendre au niveau international. Mon espoir est que l’on s’y accorde sur une déclaration forte qui pourra être considérée comme un nouveau départ pour l’énergie nucléaire.

Pour vous, est-il préférable de prolonger la vie des centrales qui existent ou d’en construire de nouvelles ?

Cela dépend. C’est l’un des sujets qui sera en discussion. Au Japon, tout le monde était certain qu’un accident comme celui qui s’est produit à Fukushima Daiichi ne pouvait pas se produire. Or, cela est arrivé. Il faut en tirer les leçons. Et cette question de la prolongation de la vie des centrales doit être considérée en fonction de ces nouvelles données. La même remarque vaut pour la construction des nouvelles centrales où nous devrons envisager les renforcements des protections des réacteurs contre les catastrophes naturelles.

A ce sujet, les tests de résistance sur les centrales nucléaires doivent-ils prendre en compte d’autres facteurs de risques que les événements naturels, tels que les crashs d’avion ou les attentats terroristes (lire aussi à ce sujet l’article en page 23) ?

Je tiens tout d’abord à dire que j’apprécie beaucoup que les pays européens, y compris la Belgique, aient pris l’initiative de soumettre leurs centrales à des stress tests pour renforcer leur niveau de sécurité. Je rappelle d’ailleurs que la sûreté et la sécurité nucléaires sont du ressort des Etats souverains, pas de l’AIEA. Le rôle d’une organisation comme la nôtre est de permettre une coopération et de donner une assistance. Pour ce qui est de ce que doivent recouvrir les stress tests, aucun standard n’a encore été mis au point. Cela doit être débattu.

Le nucléaire dans le monde a souvent mauvaise réputation. A quoi attribuez-vous cela ?

Le problème, c’est que le nucléaire est très compliqué et très technique. Tous les citoyens ont peur de la radioactivité sans vraiment la connaître. Il faut que l’on parvienne à rendre notre communication plus accessible au grand public. Entre experts, c’est certain, on se comprend. Mais je leur dis toujours que, dans leur communication, ils doivent imaginer qu’ils s’adressent à leurs enfants. S’ils pensent que leurs enfants comprendront ce qu’ils expliquent, alors la population le comprendra également. C’est la clé. Il est indispensable de se faire bien comprendre par la société. L’autre clé, c’est la transparence. La plus grande des transparences est essentielle lorsque l’on parle d’énergie nucléaire. Ainsi, à Fukushima Daiichi, l’AIEA a rencontré quelques difficultés à ce sujet. J’ai dès lors demandé à voir immédiatement le Premier ministre japonais, M. Kan. La situation s’est alors tout de suite nettement améliorée.

Donc, selon vous, la population ne doit pas craindre l’énergie nucléaire.

Je ne dis pas cela. La peur parfois se justifie. Car, lorsqu’il y a danger, il faut évacuer. Il ne faut pas insister pour rester, c’est clair. Mais il ne faut pas exagérer. Lorsque l’on prend des mesures excessives, alors on génère d’autres dangers.

L’AIEA est également gendarme du monde en matière de non-prolifération des armes nucléaires. Entre la Syrie, l’Iran et la Corée du Nord, quel est le pays dont le comportement, en la matière, vous inquiète actuellement le plus ?

On ne peut pas comparer ces trois pays. A chaque pays correspond un problème différent. Le dossier de la Corée du Nord pose la question de la sécurité d’un continent tout entier; celui de l’Iran renvoie au non-respect de résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Enfin, pour la Syrie c’est un peu différent. L’installation en question a disparu. Si ce pays continue à ne pas coopérer, cela aboutira à une situation qui ne sera profitable à personne.