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Retour à la terre

Gilles Toussaint

Publié le - Mis à jour le

Un cocktail explosif." C’est un rapport qui résonne comme un signal d’alarme qu’a présenté il y a quelques jours Olivier De Schutter, le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation. Au cœur de ce document : la pression croissante exercée sur les terres agricoles de la planète, mettant en péril les quelque 500 millions de personnes qui dépendent de la petite agriculture.

Chaque année, 5 à 10 millions d’hectares de terres agricoles sont ainsi perdus en raison de la dégradation environnementale, notamment l’érosion des sols. A cela s’ajoutent 19,5 millions d’hectares sacrifiés à l’urbanisation ou au développement d’activités industrielles. Une pression qui est encore exacerbée par la mise en place de politiques favorisant le développement de grandes exploitations agricoles industrielles. Chaque année, plus de 40 millions d’hectares de terres sont ainsi convoités par des investisseurs, observe M. De Schutter. Et selon un récent inventaire de la Banque mondiale, 35 % de ces acquisitions de terres à grande échelle sont destinées à la production d’agrocarburants.

Une dérive qui interpelle quand on sait qu’à l’heure actuelle un milliard de personnes souffrent toujours de la faim, dont la moitié est constituée de paysans dépendant de la petite agriculture familiale. Conséquence de cette compétition grandissante, ces derniers sont peu à peu acculés à cultiver des parcelles de plus en plus réduites situées dans des zones arides, vallonnées et ne disposant pas de systèmes d’irrigation quand ils ne sont pas purement et simplement expulsés des terres qu’ils occupent faute de disposer de titres de propriété officiels. Résultats des courses, la petite agriculture devient de moins en moins viable, contraignant de nombreux paysans à louer leurs bras aux grandes exploitations agricoles où ils sont "habituellement payés au-dessous des salaires de subsistance, et souvent sans protection légale ni sociale".

Autre point soulevé dans ce rapport, l’influence de certaines mesures visant à atténuer les changements climatiques et à protéger l’environnement. Paradoxalement, celles-ci contribuent à augmenter la pression sur les terres agricoles. Le fait de planter des forêts afin de bénéficier du "mécanisme pour un développement propre" instauré dans le cadre du protocole de Kyoto conduit en effet parfois à certains dommages colatéraux, en l’occurrence l’expulsion de populations locales. Un facteur qu’il conviendra de garder à l’œil alors qu’un système de lutte contre la déforestation (Redd) est en voie de finalisation dans le cadre des négociations internationales sur le climat. Si d’aventure les Etats ou d’autres acteurs étaient tentés de s’approprier les avantages de la séquestration de carbone, ce système peut en effet représenter une menace pour certaines populations dont les droits coutumiers sur les forêts dont dépend leur subsistance sont peu reconnus.

Tous ces facteurs contribuent à accentuer les conflits et sont à l’origine d’une criminalisation inquiétante des mouvements sociaux qui luttent pour une répartition plus équitable de ces terres. Une situation qui débouche sur de graves violations des droits de l’homme, notamment des meurtres de paysans, souligne encore le rapporteur des Nations unies. Les peuples autochtones sont de plus en plus spoliés, victimes de l’exploitation des ressources naturelles de leur territoire que les Etats considèrent souvent comme étant leur propriété, malgré l’existence d’un certain nombre de dispositions au niveau du droit international censées garantir les droits des peuples indigènes et tribaux. A côté des petits cultivateurs, les communautés de pasteurs, d’éleveurs itinérants et de pêcheurs sont également menacées par la mise en place de clôtures empêchant l’accès à leurs zones de pâturage ou de pêche.

Pour Olivier De Schutter, il est donc essentiel de garantir l’accès à la terre et la sécurité des droits fonciers de ces populations, non seulement pour garantir leur droit à l’alimentation, mais aussi d’autres droits de l’homme comme de droit au travail ou le droit au logement.

Plaidant pour "une nouvelle réforme agraire" qui doit permettre de démocratiser et de sécuriser un accès à la terre pour les petits exploitants, il insiste sur le fait qu’une répartition plus équitable sera bénéfique tant pour la croissance économique, que l’autonomisation des femmes ou la réduction de la pauvreté rurale. Elle permet de plus d’améliorer la sécurité alimentaire en facilitant l’accès à une nourriture plus facilement disponible et à bon marché, mais aussi de favoriser une agriculture familiale plus durable.

Cette nouvelle réforme devrait cependant reposer sur une autre approche que celle du droit à la propriété tel qu’il est appliqué dans les pays occidentaux, dans la mesure où le processus de délivrance des titres de propriété peut avoir l’effet inverse de celui souhaité et renforcer la répartition inégale des terres. De même, la mise en vente des droits fonciers a tendance à favoriser les personnes disposant d’un capital financier au détriment des plus pauvres qui pourraient pourtant en faire un usage plus productif. La priorité doit donc être donnée à l’encouragement des systèmes de propriété collective et au renforcement des régimes fonciers coutumiers. Dans certains cas, une politique de redistribution peut s’avérer incontournable et il est également essentiel de favoriser des modèles de développement n’entraînant pas d’explusions.

"Malheureusement, le sentiment d’urgence concernant la redistribution des terres a régressé car de nombreux responsables politiques sont convaincus que l’amélioration de la productivité grâce aux progrès technologiques constitue une alternative à la réforme agraire" , déplore Olivier De Schutter, estimant qu’il s’agit là d’une "erreur tragique".

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