Le "mec du Corona", l'épidémiologiste Marius Gilbert, se livre dans "Juste un passage au JT"

Retour sur la crise sanitaire, les mesures prises, les peurs, l'après...

L'idée d'écrire un livre sur la crise sanitaire inédite que nous avons traversée a germé dans la tête de Marius Gilbert, directeur du Laboratoire d'épidémiologie spatiale de l'ULB, il y a un certain temps déjà. " A un moment, je me suis dit qu'il serait utile de rassembler en un seul texte l'ensemble de réflexions qui me sont venues à différents moments et qui pourraient répondre à toute une série de questions qui m'ont été posées, nous dit le chercheur, qui s'est invité malgré lui dans nos salons, de longs mois durant, par petit écran interposé. La première intention est donc une démarche didactique : essayer d'expliquer ce qui reste un événement majeur de notre histoire, simplifier sans être simpliste. Mais c'est aussi une vision personnelle de mon parcours, de ma démarche. Celle d'un acteur qui a vécu cette crise de l'intérieur pour avoir été associé à des décisions, ce qui m'a permis d'expliquer comment celles-ci se prennent ".

Dans "Juste un passage au JT" (Ed. Luc Pire, 19,90 €), l'épidémiologiste explique, certes. Par exemple la différence entre taux de reproduction de base et taux de reproduction effectif. Mais il invite aussi souvent à la réflexion, s'interroge: que nous est-il donc arrivé? Il raconte son passage de l'anonymat à la notoriété, se livre sur ce nouveau rôle qu'il a endossé. Il nous confie ses peurs du moment, "ses bouffées d'angoisse". Ses erreurs aussi. Et des moments - rares - de découragement. Il nous fait découvrir les coulisses des prises de décision. Nous parle de ses rapports avec les médias et sa difficulté à donner des réponses simples à des questions complexes. "Moi, j'aime la nuance". Il nous dit ses façons de se protéger des pressions.

Une pointe d'humour par-ci, de nostalgie par-là pour ces moments suspendus. Ce 17 mars 2020 où nos vies ont basculé " dans ce temps nouveau qui marquera les mémoires ". " Celui des longues semaines aux rues calmes et désertes, des promenades sous un ciel bleu étrangement vide d'avions, ce temps suspendu où les sirènes des ambulances n'ont jamais paru aussi sonores et menaçantes. Cette atmosphère à la fois calme et électrique, ces sorties furtives pour s'approvisionner, vite, vite. Et quand on arrive chez soi, au contraire, on a le temps, du temps, un temps qu'on n'avait pas, qu'on ne connaissait pas. On parle de fenêtre à fenêtre, de balcon en balcon, on découvre les visioconférences et la vie sociale à distance. Tout le monde s'arrête, c'est un nouveau rythme, une nouvelle vie ".

Et quelques extraits choisis à propos de...

Le passage de l'anonymat à la notoriété : " Des gens m'écrivent: "Vous faites un peu partie de la famille", "Vous n'hésitez pas à dire quand vous ne savez pas, c'est rassurant", "Au moment du repas, on est toujours content de vous voir". En plein lockdown, ne voyant personne en dehors des quelques clients de la supérette du coin, je n'ai pas la moindre idée de la perte progressive de mon anonymat ". Plus loin: " Pendant ce premier lockdown et le déconfinement qui a suivi, nous avons dû "inventer une autre manière de vivre" et, de mon côté, il m'a fallu aussi m'habituer à une notoriété à laquelle je ne m'attendais pas et qui m'a plus embarrassé qu'autre chose ". (...) " Certains vous abordent, d'autres trouvent un moyen discret de vous faire savoir qu'ils vous ont reconnu, mais le plus souvent, ce sont juste des regards, qui se posent sur vous un peu plus longtemps que d'ordinaire, juste le temps de penser "Tiens je connais ce visage, mais d'où? Ah oui, le mec du Corona... "

Les chercheurs : " Au final, notre travail était de tout faire pour qu'une pandémie ne se déclenche pas. venant de Chine, de Thaïlande, du Vietnam, des Etats-Unis, d'Italie, on se retrouvait lors de conférences, de workshops, de visites de terrain. C'était le quotidien qui nous animait et qui nous anime toujours ."

Les experts : " Durant cette période, les experts représentent des figures rassurantes auprès de l'opinion. Perçus comme des garants de la santé publique, ils suscitent la sympathie, ils incarnent le parler-vrai face à un pouvoir politique qui a perdu beaucoup de son crédit aux yeux d'une partie de l'opinion publique ".

Les médias : " Le temps sur les plateaux télévisés et l'espace dans les articles de presse sont comptés. Lors d'interview, il me faut souvent réagir à chaud, à une question précise dans un contexte donné. Et moi, j'aime la nuance. Je trouve qu'il est important de contextualiser une réponse, qu'il faut éviter de laisser penser qu'il y a des réponses simples à des questions complexes ".

La culture : " En nous privant de contacts sociaux, la pandémie nous privait temporairement d'un peu de notre humanité. Et dans une période dominée par la peur, quoi de mieux pour nous y reconnecter, pour s'évader, pour rêver, que des spectacles vivants? Quelle occasion manquée pour le gouvernement de ne pas l'avoir compris! ".

Ses angoisses : " Parfois, je dois me couper, me protéger. J'ai des bouffées d'angoisse liées à l'exposition forte et intense à ces informations et à ces images ". Ou encore : " Oui, l'épidémiologiste en moi est satisfait des décisions qui étaient inévitables. Mais le père, le frère, l'ami, le compagnon, le fils, celui qui prend la mesure de ce qui est occupé à se produire dans sa vie, celui qui tremble avec les autres face à une menace invisible, celui-là est aussi désemparé que ceux qui l'écoutent ".

Son rôle : " Je prends conscience que la meilleure chose que je puisse faire pour contribuer à la lutte contre cette épidémie va être d'aider le plus grand nombre à appréhender ce qui se passe. Mon rôle sera là. Donner du sens aux mesures, expliquer ce que l'on cherche à faire, dire ce que l'on sait et être franc sur ce que l'on ignore, mettre chacun face aux mêmes dilemmes que ceux qui doivent prendre des décisions, montrer en quoi elles résultent d'arbitrages difficiles entre différentes options dont aucune n'est sans impact, qu'il n'y a pas une "bonne solution" univoque et évidente pour tous ".

L'après : "Lorsque la poussière sera retombée, que la combinaison de la vaccination et de l'immunité acquise nous amènera à ce que le Covid ne soit plus un problème, que les cafés, les cinémas, les scènes, les auditoires, les boîtes de nuit auront rouvert, que les virologues seront retournés à leurs laboratoires et les politiques aux débats qui les occupent, que les libertés seront pleinement retrouvées, il ne restera sans doute pas grand-chose du fantasme de médias à la solde du gouvernement visant à nous en priver ".