Parfois interdites depuis plus de 40 ans, des substances toxiques persistent dans le sang et les urines des Wallons

Métaux toxiques, polluants organiques, pesticides, bisphénols… Les substances toxiques auxquelles nous sommes exposés, dans une plus ou moins grande mesure, sont nombreuses et variées. Mais que sait-on aujourd'hui au juste de leur présence dans nos organismes? Pour le savoir, une campagne de biosurveillance - ou biomonitoring - a été lancée en Wallonie par l’Institut Scientifique de Service public – ISSeP. Les résultats étaient présentés, ce lundi en début d'après-midi à Liège, en présence de la ministre de l’Environnement, Céline Tellier.

Parfois interdites depuis plus de 40 ans, des substances toxiques persistent dans le sang et les urines des Wallons
©Belga

Pour réaliser ce biomonitoring, 828 Wallon(ne)s (dont 261 adultes de 20 à 39 ans, 283 adolescents de 12 à 19 ans et 284 nouveau-nés) se sont portés volontaires pour mesurer leurs niveaux d’imprégnation à une cinquantaine de substances chimiques. L'ISSeP, qui a communiqué les résultats personnels aux participants en toute confidentialité, vient de les dévoiler en préservant bien entendu l'anonymat.

De manière générale, on peut déplorer, sans vraiment s'en étonner, une situation encore loin d'être idéale. Les résultats montrent en effet une présence de plomb, de pesticides et de polluants organiques persistants, et cela, malgré des interdictions datant parfois d'il y a 40 ans… Même si cette exposition est "globalement semblable aux valeurs observées ailleurs en Europe", note l'ISSeP, on ne peut se réjouir de ce constat, alors que la Wallonie dispose maintenant de premières valeurs de référence pour surveiller l'exposition des Wallons aux substances chimiques présentes dans l'environnement. A ce propos, d'autres analyses se poursuivront pour affiner les origines de cette présence de polluants, fait encore savoir l'ISSeP, ajoutant qu'un biomonitoring spécifique sera aussi organisé autour des broyeurs à métaux.

D'ici là, voici plus en détail ce que révèlent ces résultats.

1. Les pesticides toujours présents

Si l'on prend en compte les insecticides utilisés actuellement, des échantillons prélevés sur la population étudiée, il apparaît qu'au moins un produit de dégradation (métabolite) d’insecticides pyréthrinoïdes et d’insecticides organophosphorés a été détecté dans plus de 90% des échantillons d’urine des adolescents et des adultes.

Pour ce qui concerne les produits comme l'herbicide glyphosate (pourtant interdit en usage privé en Belgique depuis le 1er juin 2017), il se retrouve encore dans près d'un quart des échantillons d'urine. Phénomène inquiétant, les concentrations mesurées chez les adolescents sont significativement supérieures à celles mesurées chez les adultes pour la grande majorité des pesticides actuels, relève l'étude.

Quant aux pesticides "anciens", malgré leur interdiction parfois vieille de plusieurs dizaines d’années, la persistance de ces molécules dans l'environnement de nombreuses années après leur utilisation paraît bien réelle quand on voit que ces pesticides ont été détectés chez 20% des participants adultes et adolescents.

"Les adolescents, en pleine puberté, sont particulièrement vulnérables et ces résultats nous rappellent à quel point réduire les pesticides comme les perturbateurs endocriniens est une nécessité pour protéger leur santé, commente à ce sujet Céline Tellier. Je pense aussi à la santé des adultes, en particulier les agriculteurs, qui manipulent ces produits au quotidien. L'Union européenne s'est engagée à réduire de moitié l'utilisation et les risques liés aux pesticides chimiques d'ici 2030. Je plaiderai pour que le Gouvernement wallon puisse intégrer ces nouvelles données dans les débats en cours sur la Politique agricole commune. Le temps presse car, même interdits, ces produits peuvent encore avoir des effets pendant plusieurs années".

2. La persistance des POPs et métaux toxiques

Sur la vingtaine de polluants organiques persistants (POPs) recherchés, six comme les PCB et les pesticides anciens ont encore été retrouvés en particulier chez les adolescents et les adultes, malgré leur interdiction d'utilisation depuis plus de 40 ans!

Pour ce qui est des métaux toxiques comme le mercure, le cadmium et l’arsenic, ils sont tout bonnement présents chez la grande majorité des Wallons. Une présence qui s'explique vraisemblablement par les plombages dentaires (Hg), une consommation récente de poisson (Hg, As) ou encore de tabac (Cd).

3. Trop de plomb dans le sang

Mauvais bulletin encore pour la santé des Wallons. Les valeurs de référence d'exposition du plomb sanguin déterminées pour les nouveau-nés et les adultes en Wallonie s'avèrent malheureusement supérieures aux valeurs de risque sanitaire établies par l'EFSA (l'Autorité Européenne de Sécurité des Aliments) et aux valeurs de vigilance françaises. Une fois encore le tabac, mais aussi les anciennes peintures au plomb ou les vieilles conduites d'eau expliquent cette présence anormale et excessive de plomb dans le sang. A ce propos, l'ISSeP rappelle que les distributeurs wallons d'eau s'attellent depuis une quinzaine d'années à remplacer les raccordements en plomb sur les réseaux respectifs. Alors qu'il y avait en 2007 plus de 100 000 raccordements en plomb, il en reste moins de 3000. Nous sommes sur la bonne voie…

4. Les PCB et les métaux lourds toujours là

Même et triste constat pour ce qui concerne les PCB, utilisés massivement jusque dans les années 70 pour leurs propriétés d'isolation électrique notamment: 40 ans après leur interdiction, ils sont toujours présents. "Les résultats ne montrent heureusement pas de dépassement de la valeur de risque pour la santé", note l'ISSeP.
Ces résultats devront être confirmés localement. A la demande de la Ministre Tellier, l'ISSeP prépare en effet un biomonitoring spécifique autour des sites des broyeurs à métaux en Wallonie, qui sera prochainement lancé dans les communes concernées. L'objectif est de mobiliser entre 50 et 100 personnes volontaires par site (adolescents si possible ou jeunes adultes), qui confieront à l'ISSeP un échantillon de sang et d'urine et répondront à un questionnaire. Cette phase de recrutement devrait démarrer en décembre. L'analyse de ce biomonitoring portera plus globalement sur les polluants organiques persistants et les métaux lourds. Les résultats seront alors comparés avec ceux du Biomonitoring wallon portant sur l'ensemble de la population.

5. Les bisphénols diminuent

Il n'y a heureusement pas que de mauvaises nouvelles qui ressortent de ce biomonitoring. Ainsi, en ce qui concerne les bisphénols. Encore largement présent dans de nombreux produits de la vie de tous les jours (conserves, canettes, bouteilles en plastique, emballages, récipients en plastique, tickets de caisse thermiques, …,), le BPA a été mesuré certes en plus grande quantité mais dans des concentrations nettement inférieures à celles rapportées dans toutes les études réalisées entre 2007 et 2017. Sans aucun doute faut-il voir dans cette tendance à la baisse qui se confirme dans le temps, le résultat des différentes restrictions d’utilisation imposées en Europe ainsi que des campagnes de sensibilisation auprès des consommateurs (principalement label "sans BPA").

Et maintenant? Des analyses complémentaires et une deuxième campagne de biosurveillance

Pour cette première campagne de biosurveillance, 828 Wallon(ne)s se sont portés volontaires pour mesurer leurs niveaux d’imprégnation à une cinquantaine de substances chimiques. Si, après avoir reçu leurs résultats personnels, ces personnes ont la moindre crainte pour leur santé, elles sont invitées à contacter leur médecin pour analyser leur situation personnelle.

Cette campagne de biosurveillance a été réalisé par l’ISSeP, en partenariat avec les laboratoires de Toxicologie clinique, médico-légale, de l'environnement et en entreprise du CHU-Liège, le Louvain Centre for Toxicology and Applied Pharmacology (UCLouvain), les Cliniques Universitaires Saint-Luc et Sciensano.

Pour la Ministre Tellier, "cette campagne de biosurveillance est une première en Wallonie et nous donne une vue globale et des valeurs de référence de l'exposition de la population à une série de substances toxiques. Nous pourrons bientôt comparer de façon étendue les différences d'exposition selon les âges, le sexe, le type d'environnement, le niveau socio-économique, des habitudes de consommation, des comportements, etc., et ainsi adapter nos leviers d'action pour réduire cette exposition. C'est un outil essentiel pour mieux comprendre le risque et donc protéger la santé des Wallon(ne)s."

D’autres analyses vont maintenant être faites pour comparer le type d’environnement des participants (urbain, agricole, …) et les habitudes de vie. La phase 2 du biomonitoring complètera cette photographie de la population wallonne avec de nouvelles classes d’âge et des catégories de substances supplémentaires, dont certains per- et polyfluoroalkylées (PFAS) sont en cours d’investigation.

Céline Tellier : "Nous allons travailler avec le secteur agricole"

S'il fallait ne retenir qu'une chose de ce biomonitoring, pour la ministre de l'Environnement, Céline Tellier, ce serait la question des pesticides. "Il y a trois résultats qui sont particulièrement interpellant, nous a-t-elle dit. D'abord, la présence d'insecticides chez neuf Wallons sur dix. cela peut être des anti-poux, des anti-mouches, mais aussi les insecticides présents dans l'agriculture. Ensuite, le fait qu'un adolescent sur quatre a des traces de glyphosate dans son corps alors que cet herbicide est uniquement autorisé pour les usages professionnels et reste interdit pour l'usage privé et dans les espaces publics. Enfin, il y a le fait que l'on retrouve des traces de pesticides pourtant interdits depuis 40 ans et parfois davantage chez nous. Ce qui signifie que ces substances ont une rémanence très importante. C'est très inquiétant en effet parce que cela signifie que, quand on interdit de telles molécules, elles peuvent encore malheureusement se retrouver de nombreuses années plus tard dans notre environnement".
Les priorités de la ministre de l'Environnement, Céline Tellier
Au vu de ces constats, quelles sont aujourd'hui les priorités de la Ministre de l'Environnement ? "Sur cette question des pesticides, nous devons très clairement pouvoir travailler, accompagnés du secteur agricole, dans une transition pour réduire l'utilisation de ces produits. Ce qui m'a fort frappée lors de mes visites sur le terrain dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC) au niveau du gouvernement wallon est le fait que les agriculteurs disent avoir chaque semaine dans leur ferme la visite d'un représentant de pesticides qui vient les conseiller mais aussi leur vendre des produits. Il y a donc un conflit d'intérêts assez manifeste. Nous souhaiterions mettre en place un conseil indépendant pour les agriculteurs. Cela aurait un double avantage : d'une part, réduire la quantité de produits répandus sur les terres et, d'autre part, augmenter le revenu de l'agriculteur de 10 à 20 % puisqu'il diminue le coût de ses produits sur sa facture finale. Un autre levier sur lequel nous allons travailler est celui de la PAC ; nous devrons faire des choix avec le gouvernement qui permettent de se diriger vers les orientations européennes visant à réduire de moitié l'utilisation de pesticides d'ici à 2030".

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