"Le sucre nourrit le cancer", aimait répéter avec beaucoup d'insistance le Dr David Servan-Schreiber, auteur, entre autres ouvrages de "Anticancer", dans lequel il établissait des liens entre certains aliments et la maladie. Rien de véritablement étonnant, dès lors à ce que vient de confirmer une vaste étude française (voir ci-dessous) parue dans The British Medical Journal (BMJ), ciblant les boissons sucrées. Rien, si ce n'est la faible quantité consommée associée au risque sérieusement accru de développer un cancer.

En effet, d'après le Dr Mathilde Touvier, directrice de l'équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle Eren (Inserm/Cnam, Paris), une simple "augmentation de 100 ml par jour en moyenne de la consommation de boissons sucrées - sodas ou jus de fruits -, ce qui correspond à un petit verre ou près d'un tiers de cannette standard (33 cl), est associée à une augmentation de 18% du risque de cancer". L'augmentation est même de 22% pour le cancer du sein !

Qu'il s'agisse de boissons sucrées ou de purs jus de fruits sans sucre ajouté, le risque est similaire, notent les auteurs de l'étude. "Ces deux types de boissons sont en effet associés à un risque plus élevé de cancer en général".

Tous cancers confondus, les résultats suggèrent une augmentation de 30% du diagnostic dans le groupe qui consomme le plus de boissons sucrées par rapport à celui qui en consomme le moins.

Quelle explication?

Si l'étude n'explique pas en soi le lien de cause à effet, elle montre bien une "association significative", selon la chercheuse, précisant que les facteurs (âge, mode de vie, activité physique, tabac...) qui auraient pu influer sur les résultats ont été pris en compte. Toujours d'après les auteurs, " c'est le sucre qui semble jouer le rôle principal dans cette association avec le cancer, qui n'apparaît pas pouvoir être uniquement expliquée par une prise de poids des participants à l'étude".

Pour sa part, le Dr Servan-Scheiber expliquait que le métabolisme des cellules cancéreuses dépend de leur consommation de glucose, un phénomène décrit comme effet Warburg du nom de son découvreur, le Prix Nobel Otto Warburg. En d'autres mots, contrairement aux cellules saines, de nombreuses cellules cancéreuses (dont celles du glioblastome, le cancer auquel le médecin français a succombé) se développent en ingérant de très grosses quantités de glucose, sans consommer d'oxygène, par simple fermentation. Cet effet a été confirmé depuis par des études, l'effet Warburg ayant été observé dans 60 à 80% des tumeurs. Cette voie de recherche, qui consiste à "affamer" le cancer et ainsi contrôler la croissance des tumeurs, est d'ailleurs aujourd'hui poursuivie dans plusieurs centres de recherche.


Et quid des édulcorants?


Pour revenir à la présente étude parue dans le BMJ, signalons qu'aucun lien n'a été détecté entre la consommation de boissons artificiellement sucrées, en l'occurrence avec des édulcorants, et le risque de cancer. Les auteurs notent cependant que "la puissance statistique de l'analyse sur ce point est probablement limitée en raison d'une consommation relativement faible de ce type de boissons dans cette population". Et la chercheuse de préciser tout de même que "ce n'est pas parce qu'un lien n'a pas été trouvé dans cette étude qu'il n'y a pas de risque. Les édulcorants ne représentent pas une alternative et ne sont clairement pas recommandés sur le long terme".

Le message à retenir? Il faut réduire le sucre et idéalement consommer moins d'un (petit) verre de jus de fruits par jour. Pour rappel, une boisson sucrée contient au moins 5% de sucre; 100 ml de pur jus d'orange sans sucre ajouté environ 10 grammes de sucre (environ deux morceaux de sucre), et un nectar beaucoup plus.


Le déroulement de l'étude


Pour ce qui est de l'étude en question, les chercheurs ont interrogé plus de 100 000 adultes participants à l'étude française NutriNet-Santé, âgés de 42 ans en moyenne et dont 79 % sont des femmes. Les participants, suivis pendant un maximum de neuf ans (2009-2018), ont rempli au moins deux questionnaires diététiques validés en ligne portant sur leur alimentation et leur consommation quotidienne de boissons sucrées (dont les 100% jus de fruits) ou artificiellement sucrées.

Au cours du suivi, 2 193 cas de cancer ont été relevés en moyenne à 59 ans.

Pour les auteurs, ces résultats "confirment la pertinence des recommandations nutritionnelles existantes pour limiter la consommation de boissons sucrées, y compris les jus de fruits 100%, ainsi que des mesures politiques" telles que les taxes et restrictions commerciales à leur encontre.


Les producteurs d’eaux et de boissons rafraichissantes réagissent


La FIEB, l’association de producteurs d’eaux et de boissons rafraichissantes, a souhaité réagir suite à la parution de l'article.

Voici, en substance, sa réaction : "Il est évident que le secteur suit ces développements avec attention et que nos membres se conforment aux recommandations nutritionnelles et aux attentes des consommateurs. La FIEB et ses membres travaillent depuis des années à diminuer le nombre de calories dans l’assortiment des boissons rafraichissantes. Nous le faisons en diminuant la quantité de sucre dans les boissons existantes, en développant de nouveaux produits avec moins ou même sans sucre, en offrant de plus petits conditionnements et en mettant en avant les produits avec peu ou sans sucre.

Dans le cadre de la Convention Alimentation Equilibrée que l’industrie alimentaire et la Ministre De Block ont signée, le secteur a réalisé une réduction en sucre de plus de 20% depuis l’année 2000. D’ici 2022, cette réduction dépassera les 25%. Ainsi, nous contribuons à une baisse des calories provenant des boissons rafraichissantes. Ceci correspond aux recommandations nutritionnelles et aux avis des scientifiques."

Pour ce qui concerne l'étude, la FIEB attire l'attention sur le fait que, "comme les auteurs l’indiquent dans leur publication, il s’agit d’une étude observationnelle qui ne peut qu’indiquer des liens mais ne peut en aucune façon démontrer de liens de cause à effet.

Les auteurs de l’étude mentionnent que des corrections ont été effectuées pour prendre en compte les effets du BMI et la situation socio-démographique, ainsi que les habitudes alimentaires et le style de vie. Toutefois, aucune correction n’a été effectuée quant aux autres denrées alimentaires dont on soupçonne qu’elle peuvent avoir un impact sur le risque de cancer".

En Belgique, poursuit la FIEB, "on constate que la consommation de jus de fruits est en baisse depuis des années et comptait, en 2017, 47 ml par jour. Et la consommation de boissons rafraichissantes contenant du sucre est en baisse depuis des années également. Ceci a d’ailleurs été confirmé par les résultats de l’enquête de consommation alimentaire de (ISP, 2014)".