Relativement ciblé jusqu’ici, le testing jouera un rôle clé dans le processus de déconfinement et la gestion d’un éventuel retour de la pandémie. Mais les méthodes utilisées restent chronophages, requièrent une certaine quantité de matériel, et semblent difficilement applicables à un usage massif, instantané et récurrent. Un petit coup de main ne serait donc pas de refus, et selon un certain nombre de scientifiques, il pourrait bien venir d’un vieux complice : le chien. "On a déjà pas mal bossé sur la détection du cancer du côlon et on allait attaquer la maladie de Parkinson quand le Covid est arrivé", nous lance, par téléphone, Dominique Grandjean, chef du service vétérinaire des sapeurs-pompiers de Paris et professeur à l’École nationale vétérinaire d’Alfort (ENVA). "Donc on s’est posé la question : jouable ou pas jouable ?"

Détection à la transpiration

Le vétérinaire français est spécialisé dans une tâche relativement méconnue : former des chiens de détection médicale. Le 6 mai, en plein confinement, il contacte en vitesse les entreprises privées qui fournissent les aéroports hexagonaux en chiens de détection d’explosifs, et complète avec des chiens de sa brigade de pompiers parisienne pour obtenir une vingtaine de spécimens. "Un virus, quel qu’il soit, induit des réactions chimiques spécifiques dans l’organisme, explique-il. À partir de là, la logique veut que des morceaux de molécules ressortent par nos différents émonctoires (organe d’élimination des déchets organiques, comme les pores ou les narines, NdlR). On a regardé l’urine, les excréments, les larmes et la salive de patients positifs, mais tous excrètent également du virus. Puis on a compris que ce n’était pas le cas de la sueur, qui constitue par ailleurs la base de détection de l’odeur humaine. Contrairement à ce que disent certains, le chien ne sent pas le virus, mais les molécules qui sont générées puis évacuées."

Plus précis qu’un test PCR

Les hôpitaux parisiens fournissent à l’équipe des échantillons de sueur de patients testés positifs et négatifs au Covid-19. La sueur la plus efficace, celle que l’on trouve sous nos bras. Première étape : démontrer que les porteurs du Sars-CoV-2 ont bien une odeur spécifique que peuvent identifier les canidés. "Ça, on l’a su très vite, précise Dominique Grandjean. Les chiens ont démontré qu’ils étaient capables de détecter la présence du virus en quelques heures. Mais nous avons répété l’exercice plus de 370 fois en suivant des critères stricts : des échantillons de sueur de patients en début de traitement, avec des résultats de tests PCR positifs et négatifs issus des mêmes hôpitaux, pour éviter que les chiens ne soient influencés par ce qu’on appelle ‘les bruits olfactifs’ de tel ou tel lieu."

Concrètement, chaque chien est placé face à une ligne d’échantillons imbibés de sueur et s’assied lorsqu’il détecte un cas positif. Au cours de sa formation, il est exposé à une vingtaine de prélèvements positifs issus de profils différents, car l’odeur de la sueur peut varier selon les genres, les origines ethniques, ou tout simplement ce qu’on a mangé à midi. "Cela permet de fixer le chien sur LE point commun entre tous, explique le vétérinaire. Une fois qu’il a identifié cette odeur, il l’ancre dans sa bibliothèque olfactive et ne l’oublie jamais."

Aucun contact direct avec l’homme

La première phase de l’étude, en cours de publication dans la revue scientifique Plus One, aboutit selon ses auteurs à des résultats sans appel : dans 94 % à 100 % des cas, les chiens entraînés ont trouvé les cas positifs sans se tromper. "Il y a quatre jours, on a eu peur parce que tous les chiens se sont assis devant deux prélèvements négatifs, précise Dominique Grandjean. Le lendemain, le chef de l’hôpital nous a appelés pour nous dire que ces patients avaient été retestés entre-temps et qu’ils étaient positifs. Cela signifie que contrairement au test PCR, le chien n’a pas de faux négatifs, à nous de lui faire confiance."

Imaginons toutefois qu’un citoyen modèle transporte de la cocaïne, des explosifs, de l’herbe, et soit contaminé en prime, comment savoir si le canidé dressé s’arrêtera devant lui pour un cas de Covid ? "Nous n’avons effectivement pas pris de chiens de stupéfiants car ils sentiraient les deux, répond le sapeur-pompier de Paris. Les chiens de détection médicale ne sont également formés que pour une seule maladie. Par contre, il est quand même rare que des gens se baladent avec des explosifs sur eux et, si c’est le cas, ça vaut peut-être la peine de vérifier, donc ça ne pose pas de problème."

Il n’y a, par ailleurs, aucun contact avec l’homme. Les Émirats arabes unis, qui auraient déjà contacté les auteurs de l’étude, envisageraient de demander aux passagers des avions en provenance sur leur sol, de prélever un peu de transpiration sous leurs aisselles avec une lingette. Ces lingettes seraient ensuite envoyées dans une salle spéciale et inspectées par une brigade canine dès l’atterrissage. "Il peut y avoir des contrôles aux frontières, sur les bateaux, et je vois bien un maire dire ‘la police municipale a formé deux chiens, si vous voulez vous faire dépister, c’est gratuit’, ajoute Dominique Grandjean. Pareil pour les joueurs d’une équipe de foot avant la reprise du championnat, ou dans les pays moins bien équipés. Il y a 160 millions d’habitants au Bangladesh et une seule PCR. Vous imaginez comme les chiens pourraient y être utiles."

Ça fonctionne même avec un bichon

Est-ce que ça marche avec tous les chiens ? Curieusement, oui. "Il y a un certain snobisme dans le monde cynophile, qui veut que tout le monde ait un berger belge malinois, parce que c’est le chien homogène et vif par excellence qui passe bien dans les défilés militaires, mais je connais des programmes de détection qui utilisent des springer spaniel", répond le professeur de l’ENVA. Un bichon ? "Ce n’est pas idéal car ils ont le nez plus court et donc un capital olfactif inférieur, mais celui-ci reste tellement énorme par rapport à l’humain que ça pourrait être efficace."

L’École nationale vétérinaire d’Alfort, rejointe en cours de route par les sapeurs-pompiers de Corse du Sud et l’Université de Beyrouth (Liban), aimerait désormais lancer la deuxième phase de ses expérimentations : positionner les chiens en phase opérationnelle pour multiplier les cas de figure. "Mais on a un problème, regrette Dominique Grandjean. Le manque croissant de prélèvements au fur et à mesure que le nombre de personnes contaminées diminue. Sans parler du fait que nous demandons les documents administratifs nécessaires à l’étude depuis sept semaines. Sept semaines ! Mais le monde vétérinaire, en France, tout le monde s’en fout."

En Belgique, la faculté de médecine vétérinaire de l’ULg a déjà passé un accord avec les pompiers et le CHU de Liège pour lancer un processus de formation similaire. Ne manque, nous dit-on, que l’accord de la Direction générale de la sécurité civile. En espérant… qu’il y ait encore des échantillons de personnes contaminées d’ici là.