Emmanuelle Charpentier, la brune, et Jennifer Doudna, la blonde, étaient citées parmi les favorites. La première, française, et la seconde, américaine, ont bel et bien remporté, mercredi, le prix Nobel de chimie pour leur découverte biomédicale majeure, les fameux "ciseaux Crispr-Cas9". De surcroît faciles d’emploi et peu coûteux, ces "ciseaux moléculaires" permettent de simplifier la modification du génome.

Une percée incontestablement révolutionnaire, à l’origine de laquelle sont ces deux - jeunes (respectivement 51 et 56 ans) - généticiennes qui ont mis au point, en 2012, ces grands ciseaux aptes à faire des entailles dans le long ruban torsadé de l’ADN, de façon à modifier le patrimoine génétique des êtres vivants - hommes, animaux ou plantes. Alors que la thérapie génique consiste à insérer un gène normal dans les cellules ayant un gène défaillant, afin de palier le travail non accompli, la méthode Crispr permet, quant à elle, d'aller tout bonnement modifier les gènes existants.

Pressenties pour ce prix ces dernières années, ces deux généticiennes sont donc à présent et à juste titre récompensées pour avoir inventé cet outil qui a révolutionné la biologie. "Un outil pour réécrire le code de la vie, a salué le jury. Seule l’imagination peut fixer la limite de son utilisation". Et quand on sait que plus de 10000 pathologies incurables sont causées par des anomalies génétiques, on mesure toute l'importance de cette découverte.


Un duo féminin, une première en chimie

Que le prestigieux prix ait été remporté par un duo féminin constitue une première qui n’est pas passée inaperçue. Si deux femmes - la Française Marie Curie en 1911 et la Britannique Dorothy Crowfoot Hodgkin en 1964 - avaient déjà remporté seules le prix de chimie, c'est en effet la première fois qu'un duo 100% féminin se voit attribuer un Nobel de Chimie, et même un Nobel scientifique tout court.

Par ce couronnement, Emmanuelle Charpentier espère apporter "un message très fort" aux jeunes filles. Bien qu’elle se considère avant tout comme une scientifique avant d’être une femme de science, Emmanuelle Charpentier a déclaré au cours d’une conférence de presse organisée à distance par les Nobel peu après la remise du prix : "Les femmes scientifiques peuvent aussi avoir un impact pour la recherche qu’elles mènent."
"C'était très émouvant", a encore expliqué la Française, qui travaille actuellement en Allemagne, pour décrire son sentiment en apprenant qu'elle avait remporté le Nobel. "Bizarrement, on m'a dit plusieurs fois (que j'allais recevoir le prix) mais maintenant que ça arrive, ça ne semble pas vrai, alors qu'évidemment c'est vrai".

Quant au Pr Jennifer Doudna, que nous avions eu l’occasion de rencontrer en 2016 lors de la remise, à Paris, du Prix L’Oréal Unesco "For women in science", elle nous avait déclaré : "Ma passion pour les molécules vient de… je ne sais où". Avant d’ajouter, "Juste mon cœur. Quand j’étais à l’école, je voulais comprendre la vie. Comprendre d’où nous venions. Je me rappelle qu’un conseiller d’orientation m’a dit : les filles ne font pas de science. C’était ne pas me connaître. Parce que quand on m’interdit quelque chose, j’ai juste envie de le faire. Et je me suis dit : Ok, je vais lui prouver que je peux faire des sciences."

Les deux lauréates 2020, qui étaient aussi en lice pour le Nobel de médecine, deviennent les sixième et septième femmes à remporter un Nobel de chimie depuis 1901.

Selon William Kaelin, prix Nobel de médecine l'an dernier, "la modification génétique par Crispr est de loin en tête" des découvertes de la décennie en médecine.