Ce lundi, l’infectiologue Jean-Luc Gala appelait les Belges à fabriquer et porter un masque en toute sortie du domicile. Mardi, l’infectiologue Nathan Clumeck estimait, sur LN24, que le port du masque (chirurgical) devait être généralisé dans la population. Un pays comme l’Autriche rend désormais le port obligatoire dans les magasins. L’OMS, elle, ne le conseille pas. Entre autres questions, nous avons demandé à plusieurs scientifiques belges si le port généralisé du masque par la population était utile dans le contexte actuel.



"On ne va pas interdire aux gens de fabriquer et de porter un masque"

(Emmanuel André, microbiologiste et porte-parole interfédéral Covid-19)

Du côté des porte-parole interfédéraux Covid-19, face à la proposition de Jean-Luc Gala de faire porter un masque à chaque Belge hors de son domicile, le virologue Steven Van Gucht répond : "On pense que le port d’un masque n’est utile que dans certains contextes. Si on va promener son chien dans la rue et qu’on reste à distance des autres, quand on va se promener même à deux en gardant la distance sociale ou qu’on est tout seul dans sa voiture, il n’y a aucune utilité à porter un masque. Les masques sont utiles quand on est en contact avec des personnes fragiles ou avec une faible immunité ou quand on a soi-même une faible immunité et qu’on ne peut pas éviter les contacts."

Pour son collègue Emmanuel André, la "priorité" est l’utilisation du masque pour les personnes malades ou fragiles ou celles qui s’en occupent. "Nous n’allons pas interdire aux gens de fabriquer leurs masques ou de porter des masques en rue. Mais c’est certainement pour ceux qui doivent travailler dans les secteurs de soins et de soutien aux personnes que les masques sont les plus utiles. On n’interdira pas le port du masque mais il faut privilégier les personnes qui sont vraiment à risque." 



"Tout ce qui peut servir d'écran constitue une solution partielle"

(Bernard Rentier, virologue, biologiste et recteur honoraire de l'ULiège)

Pour Bernard Rentier, de l’ULiège, "n’importe quel tissu réduit considérablement le nombre de particules virales qui peuvent être émises par une personne et reçues par une autre. Tout ce qui peut servir d’écran constitue une solution partielle. C’est toujours le cas, même en dehors du domaine de la virologie. Par exemple, une culture, si elle est entourée d’une haie, sera mieux protégée du vent. Construire un mur serait plus efficace encore, mais pas nécessaire. Ce que M. Gala propose, c’est une contamination moins facile. Cela équivaut à dire qu’il faut se tenir à 5 mètres de distance les uns des autres".

Il poursuit : "Pour le reste, je pense que l’on a parfois mal interprété ce que les autorités ont voulu dire concernant le fait que les masques ne seraient utiles que pour les personnes malades. Que disent-elles en fait ? Qu’il faut impérativement réserver les masques qui protègent à 99,9 % aux individus qui présentent un risque très élevé (90 %) d’être contaminés en raison de leur activité. Mais, pour les autres, qui se rendent chez l’épicier, ce n’est certainement pas un mauvais conseil que de recommander de mettre un bout de tissu sur leur nez. Par contre, j’insiste, il ne faut pas que Monsieur ou Madame Tout-le-Monde mette un masque FFP2 pour se rendre au magasin. Cela n’a aucun sens."



"Bonne idée, mais le masque doit être utilisé correctement"

(Béatrice Swennen, épidémiologiste et médecin de Santé publique à l'ULB)

"Je tiens à préciser que je réagis à titre personnel, souligne préalablement le Dr Béatrice Swennen. On entend tout et son contraire. Je crois qu’il faut éviter d’y aller chacun de sa proposition et essayer de suivre les recommandations des experts à la manœuvre."

"Mais je dirais que, dans l’absolu, ce n’est pas une mauvaise idée de dire que tout le monde porte un masque, surtout dans des lieux comme les supermarchés où le maintien de la distance de sécurité n’est pas toujours facile à respecter."

"Mais il faut aussi utiliser le masque correctement. Le problème, c’est la capacité à le faire. Il faut des indications précises sur les matériaux et des tutoriels. Si on fabrique un masque de mauvaise qualité, cela n’a pas d’intérêt. Si on dit aux citoyens de porter un masque, certains risquent aussi d’en acheter de mauvaise qualité. Dans mon quartier, on en trouve, mais ils sont hors de prix et rien ne garantit leur efficacité." Et le Dr Swennen conclut : "Ce qu’il faudrait, c’est prévoir un accès suffisant aux masques pour la sortie du confinement."

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"Recommander le port du masque, oui, mais avec plusieurs conditions"

(Yves Coppieters, épidémiologiste et professeur de Santé publique à l'ULB)

"Il est pertinent de recommander le port du masque, pour limiter la propagation de l’épidémie, mais avec plusieurs conditions. Il faut que le masque soit de qualité et bien utilisé. Le risque avec le masque, c’est qu’il soit un ‘faux ami’ et crée un sentiment de sécurité qui fasse oublier les autres mesures de sécurité : se laver les mains, maintenir une distance barrière, éviter de se toucher le visage. Si je porte un masque, que je sors et me touche le visage ensuite, ça ne sert à rien. Si on a un masque unique, il faut aussi le laver. Le problème du masque fait maison, c’est sa qualité", estime Yves Coppieters.

Il souligne : "Les masques sont recommandés en priorité dans le cas d’une personne malade, parce qu’ils bloquent postillons et particules. Le masque empêche la propagation du virus dans l’environnement. C’est la raison pour laquelle priorité est donnée aux malades hospitalisés et au personnel soignant ou extra-hospitalier, alors que nous sommes en situation de pénurie. Si on a la capacité industrielle à fabriquer des masques de qualité pour toute la population, alors oui, on pourrait recommander à chaque citoyen de les porter."


"Le masque a un intérêt là où on ne sait pas garder la distanciation sociale"

(Bénédicte Delaere, infectiologue au CHU UCL Namur)

"Le masque a un intérêt là où on ne sait pas garder de la distanciation sociale d’un mètre et demi. La règle, c’est cela. Il faut partir de la façon dont le virus se transmet - par le contact et les gouttelettes émises lorsqu’on parle ou tousse, qui sédimentent à 1,5 m. De là à dire que tout le monde doit porter un masque à l’extérieur là où on peut faire de la distanciation sociale, je n’en perçois pas l’utilité." 

Pour le Dr Delaere, la priorité est l’hygiène des mains, la distanciation sociale et le confinement. Si celui-ci ne peut être respecté, le masque est indiqué. Elle craint aussi que dans un contexte de port généralisé celui qui n’en porte pas mais garde sa distance soit pris à partie. Et quid de l’efficacité, en particulier des masques artisanaux ? "Les masques chirurgicaux ont deux missions : retenir les secrétions de celui qui les émet, et, dans les contacts par gouttelettes, protéger le soignant (ou porteur du masque) des gouttelettes qui sont de grosses particules (émises par les autres). Les autres masques (artisanaux), on ne peut pas en garantir l’efficacité. Un masque mal utilisé - et les gens n’y sont pas habitués - peut être contaminant, si on y met les mains. Et un masque mouillé perd son utilité ; un tissu se mouille vite et doit donc être changé très régulièrement."


"L'apport me semble mineur. La vraie bonne mesure, c'est de rester à la maison"

(Marc Van Ranst, virologue et épidémiologiste à la KULeuven)

Pour Marc Van Ranst, "ce genre de déclaration (celle de l’infectiologue Jean-Luc Gala, NdlR) n’aide pas à faire avancer les choses. Toutes les initiatives artisanales sont sympathiques mais, je le répète, les vraies bonnes mesures pour lutter contre le coronavirus, c’est de rester à la maison et d’éviter tout contact qui n’est pas indispensable. Personnellement, je ne pense pas que faire confectionner et porter des masques par toute la population belge va apporter grand-chose, du moins si l’on maintient les règles strictes en termes de distanciation sociale actuellement en vigueur. L’apport me semble mineur. Les masques artisanaux ne sont pas des outils magiques."

Pour le médecin, "le port du masque n’est utile que pour les personnes malades. Cela, c’est la règle principale. Et quand on est malade, on reste à la maison. Si nous étions dans un pays où des millions de masques arrivaient chaque jour, peut-être pourrions-nous alors envisager que tout le monde en porte. Ce n’est pas le cas chez nous".

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