L'annonce, ces derniers temps, de plusieurs décès parmi des personnes plus jeunes frappe les esprits. Doit-elle inquiéter? Faut-il en déduire que le virus serait en train de muter ? Qu'il deviendrait, en quelque sorte, plus virulent alors qu'en début d'épidémie, on parlait davantage d'une "simple grippe" ?

C'est la question que nous avons posée au Dr Jean Ruelle, virologue et chercheur qualifié à l’Institut de recherche expérimentale et clinique de l’UCLouvain.

Comment interpréter les cas de décès chez les jeunes, ces derniers temps, alors que l'on pensait que la population âgée était essentiellement touchée par le coronavirus?

La circulation du virus dans la population mondiale fait augmenter le nombre de personnes infectées, et donc par la même occasion le nombre de cas graves. Ceci ne veut pas dire que le virus devient plus pathogène. Même si nous déplorons des victimes chez des sujets jeunes, sur l'ensemble des patients dans un état grave ce sont les tranches d'âge les plus âgées qui sont les plus touchées. Donc à ce stade rien n'indique une évolution inquiétante du virus, mais plutôt une variabilité naturelle des individus à se défendre contre le SARS CoV-2, et une capacité à se défendre par l'immunité adaptative.

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On sait cependant que ce virus a une capacité de mutation certaine. Que peut-on en dire ?

Il est clair que les coronavirus ont un matériel génétique qui va être sujet à de nombreuses mutations, certaines permettant d'être un avantage pour le virus. C'est une évolution qui s'est déroulée entre les virus retrouvés chez des animaux sauvages et le virus qui circule aujourd'hui : certaines mutations ont permis d'avoir une meilleure adaptation à la réplication chez l'être humain. Ce qui n'est pas clair aujourd'hui est de savoir si ces mutations ont eu lieu chez un hôte intermédiaire avant d'infecter la population humaine, ou si cette évolution s'est faite progressivement chez l'homme avant qu'on ne découvre les premiers cas.

Que montre l'analyse génétique des souches que l'on a aujourd'hui à disposition?

Elle démontre qu'il s'agit d'une évolution naturelle et non d'un construit de laboratoire ou d'une manipulation génétique à dessein.

Quels sont les paramètres à prendre en compte dans la période de déclin de la maladie?

Dans le décours d'une pathologie virale, il n'y a pas que le virus qui est important, il y a aussi les caractéristiques de l'hôte: est-il naturellement mieux équipé pour contrer la multiplication du virus - c'est l'immunité innée? Et dans un deuxième temps, sa réponse immunitaire adaptative face à l'infection va-t-elle être plus efficace pour éliminer le virus? Dans certains cas c'est même une réponse immunitaire trop forte chez un individu qui va aggraver les symptômes, en induisant par exemple une inflammation très importante dans les tissus infectés, en l'occurrence les poumons.

Que peut-on dire de l'immunité innée?

L'immunité innée est notamment composée de ce qu'on appelle des facteurs de restriction dans nos cellules, qui combattent l'intrusion par des virus de façon générale. Les virus développent à leur tour des armes pour contourner ces facteurs de restriction. Suivant l'efficacité de l'équipement anti-viral cellulaire et suivant l'efficacité du virus à les contourner, nous observerons une prolifération ou non du virus chez un individu infecté.

Comment voyez-vous l'évolution de la situation?

Le fait que ce virus mute facilement nous impose une surveillance de son évolution génétique: vu le nombre de transmissions actuelles l'évolution peut être assez rapide. Cette évolution est observable dans les échantillons analysés aux quatre coins du monde, permettant de réaliser des analyses phylogéographiques (ndlr: relatif à l'étude des principes et processus qui gouvernent la distribution des lignées généalogiques) retraçant la dispersion du virus. Mais ceci ne veut pas dire forcément évolution vers un virus plus pathogène. Ce que nous apprennent les épidémies passées, c'est que le virus doit s'adapter à son hôte si il ne veut pas être éliminé avec les personnes qui succombent.

Sur le long terme, une évolution progressive vers un virus encore plus pathogène au sein de la population humaine n'est pas probable parce que cela freinerait sa dissémination. Mais restons prudents sur ce qui sont des prévisions et non des faits, des événements de recombinaisons avec d'autres souches sauvages pourraient survenir dans le futur. La surveillance doit continuer après les urgences épidémiques.

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