A quelques jours de la rentrée, voici un énoncé de problème simple. Imaginez : une banque vous propose un accord : tous les trois jours, la somme d'argent sur votre compte sera doublée. Si vous n'investissez qu'un euro aujourd'hui, combien de temps vous faudra-t-il pour devenir millionnaire ?

Qu'en pensez-vous ? Faudrait-il un an, six mois, une centaine de jours ? Voici la réponse : 60 jours. Il suffirait que 60 jours s'écoulent entre votre investissement d'un euro et votre premier million. Si vous attendez encore 30 jours, votre compte affichera près d'un milliard.

Rassurez-vous : même si votre réponse était très éloignée de la réalité, c'est normal et vous êtes loin d'être la seule personne concernée. C'est une erreur bien connue, qui porte le nom de biais de croissance exponentielle : nos cerveaux, n'étant pas habitués à des croissances exponentielles, sous-estiment systématiquement la vitesse à laquelle la valeur augmente réellement. C'est l'un des nombreux biais cognitifs qui trompe notre cerveau chaque jour.

Mais quel rapport avec le coronavirus ?

Des chercheurs allemands se sont basés sur trois études, réalisées aux Etats-Unis, afin de démontrer que les personnes sensibles à ce biais étaient moins préoccupées par la propagation du coronavirus et, surtout, moins favorables aux mesures de distanciation sociale ou à l'obligation de porter un masque. En minimisant, intentionnellement ou non, l’augmentation des cas, on minimise également la force de l’épidémie et donc, l'un des dangers du virus : sa vitesse de reproduction.

Les chercheurs expliquent que surmonter le biais de croissance exponentielle permet également “d’augmenter considérablement le soutien à la distanciation sociale”, considéré comme le moyen le plus efficace disponible pour prévenir la propagation du coronavirus.

Les chercheurs ont donc procédé à plusieurs expériences afin de voir dans quelle mesure ce biais pouvait être réduit. Dans un premier temps, les chercheurs ont d'abord demandé aux participants d'estimer le nombre de nouveaux cas sur les 5 jours précédents. En moyenne, les personnes interrogées ont sous-estimé la croissance de l'épidémie de 45,7%.

Dans un deuxième temps, les chercheurs ont répété les conditions de la première expérience mais cette fois, en créant deux groupes. Le premier groupe a répété l'expérience dans les mêmes conditions, tandis que le second groupe a reçu un message d'avertissement, expliquant que la plupart des personnes se trompaient lors de leurs estimations, ajoutant que le nombre de patients doublait tous les trois jours. Cette fois, les estimations du groupe ayant reçu l’avertissement se sont révélées plus proches de l’évolution réelle de la maladie que celles du groupe de contrôle.

L'importance des convictions politiques

Les chercheurs ont également pu établir un lien entre les convictions politiques des participants et leurs estimations. En effet, la tendance à sous-estimer la croissance exponentielle n'était pas fixe mais dépendait plutôt de l'idéologie politique des participants. Les chercheurs expliquent que par rapport aux libéraux, les conservateurs n'ont pas sous-estimé le problème (défini comme le nombre d'infections) en soi, mais ont sous-estimé sa croissance exponentielle.

"Cet effet a été plus fort chez les conservateurs que chez les libéraux, qui ont suivi les remarques incorrectes du président Trump sur le virus. Cela montre le danger que représente la minimisation du virus par les politiciens", expliquent-ils.

Impossible de corriger ce biais ?

"Dans nos études, une instruction de trois phrases pour ne pas faire l'erreur a effectivement réduit le biais", soulignent les chercheurs. Des études antérieures avaient déjà montré que ce biais pouvait affecter les décisions financières des ménages, amenés à mettre moins de côté et à emprunter plus. "Mais les résultats actuels montrent qu'il influence également les opinions politiques sur les questions de vie et de mort" ajoutent les chercheurs en conclusion.

Il semble donc important d'avoir accès aux chiffres clés (nombre de cas, hospitalisations, décès) afin de pouvoir mieux se rendre compte de la force de l'épidémie.

En Belgique, les chiffres quotidiens n'ont plus été communiqués à partir du 23 juin par Sciensano, qui justifiait cette décision en expliquant qu'il était "désormais plus intéressant d'observer l'évolution des tendances et non plus des données journalières". Une moyenne sur les sept derniers jours avait donc remplacé ces chiffres. Mais il a vite fallu faire marche arrière.

Le 16 juillet, la Première ministre Sophie Wilmès avait demandé en urgence à l'Institut de repenser sa communication : "Nous avons demandé à ce que soient à nouveau communiqués les chiffres quotidiens, a déclaré la Première ministre libérale. Ou, qu'ils les fassent au moins parvenir aux experts qui en ont absolument besoin."

Actuellement, chaque matin, les chiffres quotidiens sont communiqués par Sciensano, ainsi que la moyenne sur 7 jours. Trois conférences de presse ont lieu chaque semaine afin de faire le point avec les experts.