Les promesses de l'hormonothérapie

LAURENCE BERTELS

Les statistiques sont connues mais peuvent être répétées. Actuellement, une femme sur dix - on parlait d'une femme sur douze il n'y a pas si longtemps encore - est atteinte du cancer du sein. Rien que pour l'an 2000, le corps médical s'attend à enregistrer un million de ces cancers dont la moitié dans les pays développés et l'autre moitié dans le tiers-monde. Une bonne nouvelle cependant: les chiffres en provenance des Etats-Unis et de l'Angleterre révèlent une faible chute de la mortalité par cancer du sein. Cette diminution s'explique grâce à divers facteurs: progrès réalisés dans le traitement, utilisation plus judicieuse de la chimiothérapie, meilleure interaction pluridisciplinaire et donc une meilleure complémentarité entre la chimiothérapie, la radiothérapie et la chirurgie, mais aussi administration du tamoxifène, vendu entre autres sous le nom de Novaldex. Ce médicament est considéré comme révolutionnaire par le corps médical, tant européen qu'américain, qui a établi un consensus à ce propos. Apparu voici 25 ans, le tamoxifène, d'abord utilisé pour les cancers avancés, puis pour les cancers plus précoces et enfin en guise de prévention - ce qui est également exceptionnel - est prescrit à deux femmes sur trois atteintes d'un cancer du sein. Bien que de plus en plus performant et de mieux en mieux maîtrisé, le tamoxifène risque aujourd'hui d'être dépassé vu l'arrivée dans le monde de la recherche de nouveaux médicaments hormonaux très prometteurs.

VRAI TOURNANT

Le tamoxifène a provoqué un vrai tournant en médecine, confirme le docteur Martine J. Piccart de l'Institut Bordet. Ce médicament hormonal était enregistré en Belgique, en 1975, pour le traitement du cancer du sein avancé. Le tamoxifène s'est révélé être actif en cas de récidive du cancer et était beaucoup mieux toléré que d'autres traitements hormonaux à l'époque. C'était donc le début d'une fascinante histoire. Car après avoir démontré une activité en cas de récidive, on l'a donné aux femmes opérées du cancer du sein pour éviter cette récidive. Après 12 ans, on a pu démontrer que le médicament non seulement retardait les récidives mais augmentait également les chances de guérison. Ceci a été établi avec une certitude absolue grâce à une méta-analyse de toutes les études cliniques qui ont été regroupées et ont permis d'obtenir des données sur 30.000 femmes. La preuve a été faite que celles qui l'avaient reçu avaient jusqu'à 10 pc de plus de chance de survie à dix ans de leur opération chirurgicale.

Il n'existe cependant aucun médicament parfait. Certains défauts - effets secondaires comme renforcement des bouffées de chaleur, problèmes de sécheresse vaginale - ont été détectés mais sont, selon Martine Piccart, relativement mineurs par rapport aux bénéfices.

PRÉVENTION

Fin des années 80, on réalise que la prise du médicament est associée à une légère augmentation du risque de cancer de l'endomètre, et d'embolie pulmonaire mais c'est un risque très faible et largement compensé par les effets bénéfiques. En outre, le médicament a des actions bénéfiques sur le cholestérol et chez la femme ménopausée il permet une certaine préservation de la masse osseuse. Peu de médicaments ont été étudiés à une aussi large échelle que le tamoxifène, celui-ci ne devrait donc plus provoquer de surprise!

Il est une troisième dimension intéressante dans l'usage du médicament, précise notre interlocutrice. On s'est en effet aperçu qu'il diminuait aussi de moitié le risque de développer un cancer du sein controlatéral. C'est ainsi qu'on a commencé à penser au tamoxifène pour la chimioprévention, terme mal choisi pour définir la prévention de la maladie chez la femme bien portante à risque. Les Américains ont effectivement montré dans une très grande étude ayant enrôlé plus de 13.000 femmes à risque que le médicament diminuait de moitié la survenue de cancer du sein. Deux études européennes n'ont pas montré cet effet de prévention mais elles étaient moins vastes et avaient ciblé les populations de façon différente. En cas de prévention, on retrouve les mêmes effets secondaires et ceci explique pourquoi le corps médical n'est pas unanime pour considérer le rapport risques-bénéfices intéressant alors qu'il a y a un véritable consensus pour le cancer du sein déclaré conclut Martine Piccart.

Il s'agit donc d'une molécule extrêmement importante en cancérologie. Incidemment, c'est le médicament cancérologique le plus prescrit au monde. Actuellement, d'autres médicaments hormonaux briguent la place du tamoxifène en raison de leur efficacité égale ou supérieure doublée d'une excellente tolérance. Des progrès sont donc encore possibles dans l'hormonothérapie du cancer du sein. On recherche des médicaments proches du Novaldex, soit des anti-oestrogènes dont le rapport risques/bénéfices serait plus favorable et dont le principal intérêt résiderait dans le domaine de la prévention.

Belle note d'espoir.

© La Libre Belgique 2000