La forêt dopée au carbone

Les bons et les mauvais. D'un côté, ceux qui se disent contre les émissions de gaz à effet de serre, de l'autre ceux qui veulent à tout prix continuer à polluer. A gauche, ceux qui sont contre les puits de carbone, à droite les autres qui voudraient absolument pouvoir utiliser les forêts pour revoir à la baisse leurs efforts de lutte contre le réchauffement climatique.

XAVIER DUCARME

ENTRETIEN

Les bons et les mauvais. D'un côté, ceux qui se disent contre les émissions de gaz à effet de serre, de l'autre ceux qui veulent à tout prix continuer à polluer. A gauche, ceux qui sont contre les puits de carbone, à droite les autres qui voudraient absolument pouvoir utiliser les forêts pour revoir à la baisse leurs efforts de lutte contre le réchauffement climatique. L'analyse de l'échec récent de la conférence sur le climat à La Haye, s'est parfois arrêtée à cette opposition manichéenne. En cette matière pourtant, la science doit encore etre constituée. Personne ne dispose de la connaissance. S'il est clair que les projections des concentrations en CO2 dans l'atmosphère doivent tenir compte en positif de ce qui est émis par les pots d'échappement, les cheminées des usines, il faut également en déduire tout ce que captent les végétaux. Mais dans quelles conditions, dans quelles mesures? Tout cela reste encore du domaine de l'aléatoire, de l'empirique. Au plus profond de la forêt ardennaise, à Vielsalm, est menée depuis dix ans une expérience scientifique qui tente de lever ces ambiguïtés. "Nous menons depuis 1987 une expérience ininterrompue sur les effets de l'élévation du CO2 sur des écosystèmes forestiers. C'est dans le domaine la plus vieille expérience au monde", explique Eric Laitat, ingénieur agronome des Eaux et Forêts et maître d'oeuvre de l'expérimentation. Dans une serre réservée à la culture maraichère, le dopage des plantes au CO2 est une technique de fertilisation éprouvée et largement utilisée. L'environnement de plants de tomates est ainsi enrichi en gaz carbonique ce qui donne de meilleurs rendements. Par photosynthèse (le CO2 passe de l'atmosphère jusque dans le végétal où il s'agglomère sous la forme de sucre), une partie du carbone atmosphérique se retrouve dans la plante. Ce CO2 est stocké. Ce qui est vrai pour les tomates est vrai pour tous les autres végétaux. Dans une forêt bien gérée, on considère que chaque m2 est capable de capter un demi-kilo de carbone par an. C'est pour cela que l'on considère que les forêts sont des puits de carbone, du moins temporaires. La complexité de l'expérience tient à permettre aux arbres cobayes d'etre soumis à une atmosphère enrichie en carbone (une sorte de simulation de ce que sera l'atmosphère dans plusieurs décennies) en ne modifiant pas l'environnement. "Nous avons commencé par construire de grande bulle de plexiglas. Il fallait que l'on puisse y manipuler l'atmosphère sans modifier de manière trop importante les autres paramètres", se souvient l'ingénieur. "Si on fermait la serre, il y aurait eu une augmentation de température de l'ordre de 4 à 7 degrés qui n'aurait correspondu à ce que l'on souhaitait. De plus, il n'y aurait pas plu, ce qui n'est pas non plus souhaitable. Le but était d'avoir des conditions les plus proches possibles des conditions naturelles. Cela a donc pris la forme de serres ouvertes vers le haut et à l'intérieur desquelles on souffle une quantité importante d'air enrichi en CO2".

"Il faut s'imaginer, se souvient Eric Laitat, qu'en 1987, lorsque l'on a commencé cette expérience, on avait des connaissances physiologiques des végétaux qui consistaient à dire que lorsque le CO2 doublait, la physiologie allait être stimulée et l'accumulation de carbone allait etre renforcée d'environ 50pc. On avait ce genre d'information sur les plants de tomates cultivés à courtes échéances dans des serres pour des pratiques de fertilisation horticoles tout à fait courantes et qui marchent bien, que l'on connaît et que l'on maîtrise. Par ailleurs, on savait qu'au niveau international, il y avait quelque chose qui se préparait. On savait que les Nations unies allaient mettre quelque chose en chantier mais on ne savait pas encore sous quelle forme".

PLUS DE CO2, PAS PLUS DE FORET

L'expérience a montré que ce qui est vrai sur un plant de tomate n'est pas transposable sur une forêt. En clair ce n'est pas parce qu'il y a plus de CO2 dans l'atmosphère qu'une forêt va absorber plus de CO2. Un enseignement bien évidemment capital pour la bonne mesure du bilan carbone qu'ont à présenter les pays signataires du Protocole de Kyoto. Pour autant que chaque pays sache exactement ce qu'est une forêt. Dans le cadre du protocole de Kyoto, la Belgique considère qu'une bande boisée de 50 m de large peut déjà etre considérée comme une forêt, ce qui permet aux alignements de peupliers, très fréquents en Flandre, d'etre pris en considération comme stocks de carbone déductibles des engagements de réduction d'émissions de gaz. La Belgique ne connaît pas pour autant la quantité de carbone qui était stockée en 1990 dans ses forêts, date de référence pour le Protocole. On sait que la Belgique a émis cette année-là 117 millions de tonnes de CO2 mais elle ne sait pas la fraction qui peut etre prélevée grâce à ces puits. L'expérience menée par M. Laitat devrait pouvoir l'y aider. Si elle consent toutefois à la poursuivre.

© La Libre Belgique 2000


Un expérience en sursis Eric Laitat est actuellement à la recherche d'un budget pour poursuivre son expérience à Vielsam. Ce n'est parce que c'est la plus vieille station au monde d'expérimentation sur le CO2 que notre avenir est assuré. Notre avenir est condamné au 28 janvier, date de la fin des contrats. Cinq personnes (quatre scientifiques et un technicien) travaillent sur le site de recherche scientifique. L'expérience et son suivi coûtent environ 20 millions par an. Trop cher pour émarger à un seul budget. L'expérience dépend donc à la fois du ministère belge de la recherche scientifique, de la Région wallonne et de l'Europe. Résultat: Si un des bailleurs de fonds fait défaut, c'est toute l'expérience qui est ruinée. Or, à la Région wallonne, il semble que l'on ait désormais d'autres priorités © La Libre Belgique 2000