Les albatros, modèles biologiques exceptionnels

Comme tous les oiseaux marins, le grand albatros dépend uniquement des ressources marines et, pour sa reproduction, il est contraint d'effectuer des aller-retour incessants entre les sites de nidification et les zones d'alimentation pouvant se situer à plusieurs milliers de kilomètres. Au cours d'une seule saison de reproduction, le mâle et la femelle vont ainsi parcourir chacun plus de 150.000 km!

PAUL DOMINIQUE

Comme tous les oiseaux marins, le grand albatros dépend uniquement des ressources marines et, pour sa reproduction, il est contraint d'effectuer des aller-retour incessants entre les sites de nidification et les zones d'alimentation pouvant se situer à plusieurs milliers de kilomètres. Au cours d'une seule saison de reproduction, le mâle et la femelle vont ainsi parcourir chacun plus de 150.000 km!

D'une manière générale, chez les oiseaux le vol est très coûteux d'un point de vue énergétique mais les albatros utilisent un type de vol particulier, le vol plané dynamique, qui leur permet d'utiliser le vent pour réduire leurs dépenses énergétiques.

LEUR COMPORTEMENT

Pour vérifier cette hypothèse, les scientifiques ont pu estimer la dépense énergétique en mer de grands albatros en modifiant des enregistreurs de fréquence cardiaque utilisés pour les sportifs et en les équipant d'un tel appareil, d'une balise Argos et d'un enregistreur d'activité (le tout pesant moins de 80 gr) au moment de leur départ en mer. La dépense énergétique instantanée a pu être ainsi mise en relation avec le déplacement des oiseaux, leur activité (posé ou en vol) et les paramètres environnementaux rencontrés (température de l'eau de mer, force et direction du vent).

Lorsque l'albatros est en vol et qu'il utilise des vents favorables (latéral ou 3/4 arrière), la dépense énergétique est incroyablement basse, proche de celle d'un individu au repos. Avec des vents contraires, la dépense énergétique augmente et la vitesse de déplacement diminue. C'est au cours des atterrissages et surtout des décollages que la dépense énergétique atteint les valeurs les plus élevées. Pour utiliser des vents favorables tout au long de leurs déplacements, les oiseaux ont un comportement très stéréotypé où ils effectuent toujours des boucles dans le sens inverse des aiguilles d'une montre lorsqu'ils se déplacent vers le nord (les femelles surtout) et dans le sens des aiguilles d'une montre lorsqu'ils vont vers le sud (les mâles). Ce comportement leur permet d'utiliser les systèmes dépressionnaires qui sont réguliers dans l'Océan Austral mais qui ont surtout des trajectoires très prévisibles que les albatros anticipent au cours de leurs déplacements.

UNE ANNÉE SABBATIQUE!

Ces observations permettent de comprendre comment les animaux qui réalisent les déplacements les plus étendus au cours de leur reproduction sont aussi ceux pour qui le rapport métabolisme d'activité/métabolisme de repos est le plus bas de tous les êtres vivants dont la température moyenne constante est indépendante du milieu ambiant.

Les grands albatros acquièrent cette maîtrise des techniques de navigation et d'économie d'énergie au cours d'une période d'immaturité de plus de dix ans. Doués d'une grande longévité (de nombreux individus de la population étudiée par des chercheurs français sont âgés de plus de 50 ans), les adultes vont améliorer tout au long de leur vie leur capacité à élever des descendants de bonne qualité mais ne reproduisent qu'un poussin tous les deux ans. Lorsque la reproduction est terminée, ils prennent une année «sabbatique» pendant laquelle ils restent en permanence en mer. Et ce que font ces oiseaux océaniques pendant cette période restait un mystère jusqu'à aujourd'hui!

Pour étudier les déplacements de ces oiseaux pendant une année entière, les chercheurs du CNRS (1) ont utilisé de minuscules systèmes de géolocalisation

qui enregistrent l'intensité lumineuse et la température toutes les minutes avec des capacités mémoires de plus de deux ans. De retour après leur année sabbatique sur leur site de reproduction, les enregistreurs ont été récupérés et les déplacements des oiseaux reconstitués grâce à des algorithmes mathématiques. En effet, à partir de la mesure de la lumière, il est possible de connaître pour chaque jour les heures de lever et de coucher de soleil et de déterminer ainsi la latitude et la longitude du secteur océanique où ils se sont réfugiés. Chaque albatros possède ainsi un secteur océanique propre qu'il va visiter tous les deux ans, tout au long de sa vie.

UNE ESPÈCE MENACÉE

Le grand albatros, comme d'autres espèces d'oiseaux marins, est menacé par les activités humaines, notamment le développement de la pêche. Plusieurs espèces d'albatros sont menacées d'extinction et la plupart sont en déclin. Grâce aux suivis à long terme menés dans les Terres australes depuis près de 40 ans, les chercheurs français disposent d'informations démographiques permettant de comprendre les causes démographiques du déclin des populations. Le suivi en mer pendant et en hors de la reproduction permet de quantifier le recouvrement entre les populations et les pêcheries. Ces informations sont essentielles pour protéger ces espèces dans le cadre des conventions internationales qui fixent les quotas et les efforts de pêche dans l'Océan Austral. Ces études réalisées tant à terre qu'en mer sur ces oiseaux emblématiques constituent donc des outils précieux pour la conservation de l'écosystème antarctique.

(1). Weimerskirch H. et Wilson R.P., «Oceanic respite for wandering albatrosses», dans «Nature», 2000, n°406, pp. 955-956.

© La Libre Belgique 2001