Un seul enfant vous manque...

La perte d'un enfant plonge les parents dans une longue et profonde dépression. L'association «Parents désenfantés» tente de les aider. Dans la petite mesure du possible

LAURENCE BERTELS
Un seul enfant vous manque...
©Johanna de Tessières

La journaliste Laure Adler a mis dix-sept ans à sortir le chagrin et la colère ressentis à la mort de son bébé de neuf mois atteint de maladie grave. Il a fallu qu'elle risque elle-même sa vie, le jour anniversaire de la mort de son enfant, pour que s'impose «A ce soir», roman poignant de la rentrée littéraire (Voir Libre culture du 12 septembre). «Avec le temps, justement, rien ne s'adoucit. Bien au contraire. Comme si le corps pouvait oublier la place du bébé à l'intérieur et les bras à l'extérieur qui lui formaient un nid. Le temps ne change rien. Et c'est mieux ainsi», écrit l'auteur.

Avant elle, Michel Forest écrivait «L'enfant éternel», livre bouleversant qu'on imagine autobiographique lui aussi, prix Femina 97 du premier roman qui raconte au fil des pages l'insoutenable dégradation de sa petite fille atteinte d'un cancer.

Bien avant encore, Victor Hugo disait à propos de la perte de sa fille: «C'est la moitié de ma vie, la moitié de mon coeur.»

Au grand écran, Nanni Moretti raconte «La chambre du fils» qui lui valut la Palme d'or à Cannes. Ce film déchirant donne la parole au père, dont le chagrin est parfois sous-estimé.

Chez nous, Anne-Marie Thiran et Françoise Humblet («La rivière du silence»), ont fondé voici vingt ans l'asbl «Parents désenfantés». Elles ont toutes deux perdu la chair de leur chair.

DÉSENFANTÉS

Un soir de Noël, la fille d'Anne-Marie Thiran, âgée de 13 ans, est partie chercher des bonbons chez l'épicière du village avec ses deux cousines.

Elles sont rentrées dans le noir. Elles marchaient le long de la route. Un chauffeur a fauché Isabelle devant chez ses grands-parents. Ses cousines sont entrées en hurlant.

«Je ne me rappelle pas des douleurs de l'accouchement de nos 4 enfants mais là, à genou sur la route près d'Isabelle, j'ai ressenti une déchirure physique comme un arrachement dans tout mon corps: j'ai su à ce moment ce qu'était la douleur des entrailles. Et cette douleur ne m'a quittée que bien plus tard», témoigne Anne-Marie Thiran.

Son combat d'aujourd'hui consiste à aider les familles grâce à «Parents désenfantés», à les sortir de l'isolement. En racontant leur expérience, en entendant les autres parents qui sont passés par la même souffrance, les personnes peuvent se sentir comprises, entourées. «Nous acceptons, si elles le désirent, d'aller vers les familles, de les écouter dans leur douleur ou dans leur silence. La plupart nous appellent très vite après le décès, mais j'ai aussi reçu une lettre d'une femme vingt ans après la mort de son bébé. Elle n'avait jamais pu en parler. Des associations comme celle-ci restent encore trop méconnues. Pourtant, depuis l'été, les appels se sont multipliés», précise Anne-Marie Thiran.

Ces réunions, qui se déroulent dans toute la Communauté française, offrent un réel soutien aux parents, les encouragent à poursuivre leur chemin, à trouver un autre sens à la vie. Elles permettent aussi aux pères de s'exprimer car l'on considère socialement que la souffrance de la mère est beaucoup plus grande. Or, les pères portent beaucoup sur eux, cachent parfois leur tristesse. Le couple ne passe pas non plus toujours au travers d'une telle épreuve. En effet, 53 pc des gens se séparent après la mort d'un enfant, un chiffre à relativiser malgré tout quand on sait qu'un tiers des couples se sépare de toute façon.

Quant aux frères et soeurs, ils ont aussi l'impression d'avoir perdu leurs parents. Ils changent de rôle dans la famille. Le cadet devient l'aîné. Le sage se montre turbulent.

Qui peut mieux les aider sinon ces parents qui ont eux-mêmes fait le cheminement du deuil, qui savent l'impensable?

Parents désenfantés, 27 chemin du Moulin, 1380 Ohain. Tél.: 02.366.41.11 ou 02.653.31.09. Fax.:02.653.03.07. Télé- parents: 070.233.757 ou 02.736.10.03.

© La Libre Belgique 2001


La chambre d'Olivier Le 4 mai 1999, le jeune policier Olivier Dufourny meurt dans sa première mission: l'incendie du magasin Heytens à Drogenbos. Il avait 23 ans et un sacré tempérament. Le sourire efface aujourd'hui les larmes de sa mère mais le chagrin reste immense et des informations comme celles relatives aux événements du 11 septembre ou à l'explosion de Toulouse la replongent dans l'enfer des sirènes. Comme les pompiers new-yorkais, Olivier est mort pour sauver les autres. Maigre, infime consolation. Plusieurs semaines après l'accident, sa maman est allée aux réunions de «Parents désenfantés» : «Les rages, les colères, les mots que les autres parents expriment... On les ressent nous aussi et cela aide. Au départ, j'ai été comme anesthésiée. Je vivais un cauchemar. Je ne me suis pas réveillée. Je n'arrive pas à accepter cette idée. Chaque fois que j'entends une voiture, je crois que c'est Olivier. Dans sa chambre, il y a des photos. J'ai gardé ses vêtements, j'ai besoin de les toucher, de les porter parfois. Dans la cave, il y a toujours la croix qui était là avant la stèle. Je ne parviens pas à la jeter. Alors, Pascal, son frère, me dit: «Maman, il est mort!» Malgré tout, la vie nous envoie parfois quelques grâces. Je me surprends à sourire, à rire. Par contre, je n'ai plus jamais de projets à long terme. car tout peut si vite basculer.» PAROLE DE PÈRE Par un jeudi pluvieux de septembre, Philippe vient à Bruxelles pour dire son histoire, celle d'une famille éclatée, d'une fille qu'il ne voit plus et qu'il retrouve, comme un signe du destin, quelques mois seulement avant sa mort, à 24 ans, des suites d'une maladie rare. «Elle est morte pendant une opération. J'ai vécu son décès comme une amputation. Avant de partir à la clinique, elle m'avait écrit une lettre pleine de chaleur pour mon anniversaire dans laquelle elle me confiait son enfant. Les embouteillages que nous avons traversés pour aller à l'hôpital étaient providentiels. Ils nous ont permis de parler. Pas de la mort car nous étions encore du côté de la vie. Quand elle est partie, j'ai été envahi par une tristesse énorme.» (L. B.)