Quand les intestins s'enflamment...

La rectocolite hémoragique et la maladie de Crohn peuvent avoir de sérieux impacts sur la qualité de vie. D'autant que, souvent, elles se déclarent chez le jeune adulte.

Laurence Dardenne
Quand les intestins s'enflamment...
©D.R.

En Europe, on estime à plus d'un million, le nombre de patients souffrant de maladies inflammatoires chroniques de l'intestin (MICI), qu'il s'agisse de rectocolite hémorragique ou de maladie de Crohn. Deux pathologies qui ont parfois de sérieuses répercussions sur la qualité de vie des patients, comme nous l'a expliqué le Pr Edouard Louis, gastroentérologue au CHU de Liège, dans le cadre de la semaine européenne de gastroentérologie qui vient de se tenir à Paris.

Quels sont les points communs entre la maladie de Crohn (MC) et la rectocolite hémorragique (RCH) ?

Il s'agit de deux maladies caractérisées par une inflammation chronique des intestins, dont l'origine est en partie génétique, sans pour autant être habituellement transmises des parents aux enfants, et en partie dues à des facteurs environnementaux. Les uns comme les autres n'ont été que partiellement identifiés.

Ces maladies se caractérisent par des douleurs abdominales, une altération de l'état général (plus marquée dans la MC, avec de la fatigue, une perte de poids...), de la fièvre, une diarrhée traînante - et généralement sanglante dans la RCH. Au-delà des symptômes digestifs, ces maladies sont parfois associées à des symptômes extra-digestifs, notamment des douleurs et des inflammations articulaires. Sur le long terme, elles peuvent entraîner des complications, comme des rétrécissements de l'intestin (sténose avec obstructions intestinales), des fistules (communications entre l'intestin et d'autres organes). Lorsque le colon est enflammé pendant une longue période, il peut aussi y avoir un risque de cancérisation légèrement supérieur à la population générale. De même qu'un risque accru d'ostéoporose.

Quels sont les pics d'incidence de ces maladies ?

Ces deux maladies, qui peuvent survenir à tout âge, touchent surtout les adultes jeunes. La MC se déclare le plus souvent aux alentours de la vingtaine et la RCH plutôt vers la trentaine.

Quels sont les facteurs de risque identifiés ?

En ce qui concerne les facteurs environnementaux, le tabac a été identifié comme facteur de risque pour la MC alors qu'il semble protecteur pour la RCH. Par ailleurs, on pense que des infections intestinales peuvent favoriser des poussées des deux maladies. De même que certains médicaments comme les anti-inflammatoires non-stéroïdiens. Enfin, plusieurs gènes ont été identifiés.

Quel est l'impact de ces maladies sur la qualité de vie des patients ?

Il est important puisqu'il entrave leurs capacités à développer une vie normale d'autant plus que ces maladies surviennent souvent à des âges charnière. Il existe néanmoins divers degrés, selon la sévérité, l'étendue et la localisation de l'inflammation. Certaines formes très localisées permettent au patient de vivre tout à fait normalement. Il existe sûrement des maladies de Crohn qui s'ignorent, car très peu symptomatiques, alors que d'autres, très étendues, peuvent entraîner des problèmes nutritionnels lorsque l'atteinte du petit intestin est importante. Certains patients doivent avoir recours à plusieurs opérations de résection intestinale pour des segments très atteints alors que d'autres malades ne seront jamais opérés. Il existe donc une grande hétérogénéité de la maladie, plus marquée encore dans la MC. Si la forme que revêt la maladie au cours de la première année est assez indicatrice de ce qui va suivre, elle doit néanmoins être considérée comme potentiellement évolutive.

La coloscopie reste-t-elle incontournable pour le diagnostic ?

Actuellement, oui. Si cet examen reste désagréable, il est indolore puisqu'il se fait sous sédation, et les complications demeurent très rares. Cela dit, dans le suivi du patient, on tente de se diriger de plus en plus vers des techniques non-invasives (résonnance magnétique nucléaire, pet-scanner). Toujours à l'étude, celles-ci n'apportent cependant toujours pas toutes les informations données par la coloscopie.

Quels sont les traitements ?

Actuellement, ils ne sont pas capables de guérir définitivement la maladie, dans la mesure où il n'y a pas de cause unique et simple à traiter. Par conséquent, les traitements visent à contrôler l'inflammation et les symptômes, ainsi qu'à éviter les poussées de sorte que les patients puissent maintenir une vie aussi normale que possible, la plupart du temps. Depuis de nombreuses années, les traitements tournent autour de trois grands types de médicaments : les dérivés de la salazopérine, en l'occurrence les salicylées; les corticoïdes et les immunosuppresseurs.

Existe-t-il des médicaments plus spécifiques ?

Oui, les anti TNF (Tumor necrosis factor), dont l'infliximab (commercialisé par Schering Plough sous le nom de Remicade), sont les premiers médicaments issus de la recherche sur cette maladie. Ils peuvent s'avérer efficaces là où les autres médicaments, comme les corticoïdes ou les immunosuppresseurs ont échoué. Par rapport aux corticoïdes, ils ont en outre une bien meilleure tolérance à long terme, avec beaucoup moins d'effets secondaires.(1) Cela dit, certaines mesures doivent être prises par rapport au risque d'infection en ce qui concerne les anti-TNF. Ces médicaments ont donc sensiblement changé le pronostic des formes sévères de ces maladies, dans la mesure où ils diminuent le recours à la chirurgie et la formation des complications, et où ils améliorent fortement la qualité de vie des patients. Jusqu'à présent, leur administration se fait par voie intraveineuse, sous forme d'une perfusion toutes les 8 semaines, après un traitement d'induction.

Quant à la nouvelle génération d'anti-TNF, qui devrait être disponible en 2008 pour la MC, elle sera administrée par voie sous-cutanée. Ces traitements devraient permettre un meilleur contrôle de la maladie, et donc limiter les dégâts comme les rétrécissements de l'intestin ou les fistules.

Que sait-on des mécanismes de cette maladie ?

La recherche sur la physiopathologie, et surtout sur la génétique a fortement évolué ces dernières années. De nombreuses pistes de développement de traitements sont explorées. Dans les dix prochaines années, de nouvelles options thérapeutiques devraient se dégager suite aux importants progrès réalisés notamment au niveau de la compréhension de la génétique et des mécanismes inflammatoires.


(1) Réalisée auprès de 611 patients par le Pr Paul Rutgeerts de la KUL, une étude présentée dans le cadre du congrès, a montré que l'infliximab permet une diminution pro- gressive puis l'arrêt des corticostéroïdes dans le traitement des patients atteints de la maladie de Crohn.