Le "binge drinking" encore plus nocif pour le cerveau

En langage scientifique, le phénomène qui prend une ampleur inquiétante - 40 à 60 % des jeunes adultes Européens seraient concernés -, se nomme "alcoolisation paroxystique intermittente". Dans le langage courant, on parle de "binge drinking". Ou, en d’autres mots encore, de "biture express". Vers notre dossier Santé

Laurence Dardenne
Le "binge drinking" encore plus nocif pour le cerveau
©Bruno Devoghel

En langage scientifique, le phénomène qui prend une ampleur inquiétante - 40 à 60 % des jeunes adultes Européens seraient concernés -, se nomme "alcoolisation paroxystique intermittente". Dans le langage courant, on parle de "binge drinking". Ou, en d’autres mots encore, de "biture express". Le principe : absorber en un minimum de temps un maximum d’alcool. Le but : atteindre le plus vite possible un état d’ébriété avancé.

Que cette consommation excessive et concentrée d’alcool n’est pas sans danger pour la santé ne paraît guère surprenant. Outre les effets potentiels à court terme comme ceux liés à la conduite en état d’ébriété ou des comportements à risque notamment sur le plan sexuel, de nombreuses études scientifiques ont montré que le binge drinking peut également induire, à terme, des effets néfastes au plan cognitif (troubles marqués au niveau de la concentration, de l’attention et de la mémoire ).

La nocivité de cette pratique ayant été bien établie sur le plan comportemental et sociétal, des chercheurs de l’UCL et de l’ULB ont mené conjointement une étude afin de tenter de définir les effets potentiels à court voire moyen terme sur le fonctionnement cérébral humain. De cette étude, publiée en 2009 et menée auprès d’étudiants répartis en deux groupes - un groupe "contrôle", ayant une consommation très faible d’alcool, voire nulle, et un groupe "expérimental" dont le comportement pouvait être assimilé à des "binge drinkers" (BD) -, il est ressorti que oui, une consommation d’alcool excessive, même espacée, conduit rapidement à des effets néfastes durables sur le fonctionnement cérébral. Après neuf mois, les chercheurs ont en effet pu observer chez les étudiants "binge drinkers" des altérations sur l’électroencéphalogramme.

Alors que cette première étude avait comparé deux types de public distincts, une nouvelle étude, distinguant cette fois quatre groupes, a été soumise pour publication. A cet effet, les sujets, des étudiants de l’UCL âgés de 18 à 22 ou 23 ans, ont été répartis en quatre groupes de 20 étudiants chacun : des sujets "contrôle" qui ne boivent pas; des "BD 1", qui boivent de façon relativement modérée, soit entre 10 et 20 doses par semaine (NdlR : une dose correspondant à un verre de bière ou de vin); des "BD 2", qui boivent de 20 à 40 doses trois à quatre fois par semaine; et des buveurs quotidiens qui boivent autant que les "BD 1", soit une vingtaine de doses par semaine, mais réparties de façon quotidienne, soit 2 ou 3 doses par jour.

"L’intérêt majeur de cette étude était de comparer deux effets, nous explique Pierre Maurage, principal auteur de l’étude, chargé de recherche FNRS, membre de l’Institut de recherche en psychologie de l’UCL, d’une part l’effet de la quantité, en comparant les "BD 1" et les "BD 2"; et d’autre part, l’effet du mode de consommation à quantité égale, en comparant les "BD 1" et les buveurs quotidiens".

L’étude a consisté en l’enregistrement électroencéphalographique de l’activité du cerveau, alors que les participants effectuaient une tâche simple. Les sujets devaient en l’occurrence déceler des différences au niveau d’une série de visages qui leur étaient soumis. "Nous identifions les activités neuronales concentrées, poursuit Pierre Maurage, selon deux indices : d’une part, l’amplitude, soit la quantité de neurones impliqués à un moment du processus, et d’autre part, la latence, c’est-à-dire le moment où ils sont impliqués".

Et qu’ont observé les chercheurs ? "Cette étude a permis de voir, chez les "binge drinkers" des déficits de latence, ce qui signifie que les processus cérébraux se font plus tardivement ou plus lentement, ainsi que des déficits d’amplitude, en particulier chez les "BD 2" où l’on observe que moins de neurones participent à la tâche. On constate donc à la fois une réduction d’activité et d’intensité, et un retard d’activité".

Non seulement, cette nouvelle étude a montré qu’il existe bien un effet de la quantité consommée sur l’activité cérébrale, puisque les "BD 2" ont davantage de déficits que les "BD1" - ce qui était attendu -, mais plus intéressant a été de constater qu’il y avait un effet du mode de consommation. C’est-à-dire que, à consommation égale, les conséquences cérébrales sont beaucoup plus importantes chez les "BD 1" que chez les buveurs quotidiens. "L’originalité de cette étude est en effet d’avoir démontré, pour la première fois, un déficit cérébral spécifique pour le mode de consommation "binge drinking"", précise encore le chercheur. Morale de l’étude : à choisir, il vaudrait donc mieux boire un ou deux verres d’alcool par jour, répartis sur la semaine, plutôt qu’une quantité équivalente en une fois par semaine.

Pierre Maurage donnera une conférence le mardi 23 novembre, de 18h30 à 20 h, à l’auditoire Montesquieu 11, à Louvain-la-Neuve, sur le thème de l’alcool en milieu étudiant. Il y présentera les résultats de cette nouvelle étude.

Vincent Lorant, professeur à la Faculté de santé publique de l’UCL, abordera les aspects épidémiologiques de cette pratique.

Martin de Duve, directeur de l’asbl Univers Santé, présentera les derniers outils développés par l’asbl pour réduire les risques liés à l’alcool, avant d’ouvrir le débat avec le public.

Entrée libre et gratuite. Infos: http://www.uclouvain.be/ipsy