Pourquoi laisse-t-on mourir les anorexiques?

"Vos yeux se sont forcément arrêtés sur ces corps si maigres, ces visages si émaciés et ces regards si tristes." Relisez notre chat avec Barbara Leblanc, ancienne anorexique, journaliste et auteur de Descente en anorexie.

Contribution externe
Pourquoi laisse-t-on mourir les anorexiques?
©REPORTERS

Une opinion de Barbara Leblanc, ancienne anorexique, journaliste et auteur de Descente en anorexie (1). 


Vous en avez forcément déjà croisé une dans votre vie. Elles sont de plus en plus nombreuses. Vos yeux se sont forcément arrêtés sur ces corps si maigres, ces visages si émaciés et ces regards si tristes.

Les anorexiques, essentiellement des femmes, peuvent être de près ou de loin des personnes que vous côtoyez, que vous connaissez, peut-être que vous êtes vous-mêmes. Cette maladie - car c’en est bien une – envahit toutes nos sociétés, toujours plus tournées vers les diktats de la minceur, de la beauté du corps, et du contrôle de l’alimentation.

Si ces influences sociétales peuvent avoir un impact sur les malades, cette pathologie est bien plus profonde. Elle allie un mal être psychologique profond, venu de causes variables et attachées à chaque malade, et une destruction physique, basée essentiellement sur une maigreur absolue.

Si chacun d’entre nous connaît cette maladie via ce déchéance physique, peu nombreuses sont les personnes à détecter le profond mal être psychologique qui envahit ces malades. Et ce, pour plusieurs raisons.

Malade isolée, pathologie inconnue

D’abord, parce que l’anorexique, par nature, cherche à s’isoler, à rester seule dans son propre monde. Cet univers qu’elle s’est créé dans son esprit et qui est tourné entièrement vers le contrôle absolu de l’énergie qu’elle dépense à travers l’hyperactivité (sportive ou intellectuelle). Tel un robot, l’anorexique perd son instinct de vie, ne fonctionne plus qu’à travers un contrôle intellectuel.

A cela s’ajoute le fait que cette maladie reste peu connue. Certes, les images diffusées dans les médias montrant des malades se faisant vomir sont récurrentes. Mais combien de reportages montrent réellement les difficultés psychologiques de ces patientes? leurs envies de mort ? leurs conflits intérieurs, cette sensation d’être entièrement divisée, déchirée ?

Même le monde médical a tendance à peu maîtriser cette maladie. Sur le plan physique, ils peuvent certes alerter, contrôler le fameux indice de masse corporel (IMC), préconiser une hospitalisation dans les cas les plus dangereux. Mais peu nombreux sont ceux qui vont savoir réellement prendre en charge une telle maladie et trouver l’interlocuteur adéquat pour soigner la patiente.

Pire encore, les grandes théories scientifiques et médicales sur l’anorexie ont tendance à dater, réellement, à l’instar de la théorie de Charcot, vieille du 19ème siècle. Elle préconise l’isolement total de la malade. L’anorexique se retrouve alors seule dans une chambre d’hôpital à réfléchir sur cette vie qu’elle refuse, et à ingurgiter des repas pour reprendre du poids. Coupée de toute vie sociale, elle peut en ressortir encore plus frêle psychologiquement qu’à son arrivée.

L’anorexie a tendance à déranger. En plus d’être une maladie psychologique, et donc complexe, elle est intimement liée à la mort, avec tous les tabous qui vont avec. Car l’anorexique, en refusant de se nourrir, cherche inconsciemment à pousser son corps à son maximum, quitte à n’avoir plus aucun organe vital fonctionnant normalement.

Manque de structures

Certaines actions tendent à améliorer la situation et la prise en charge des malades, à davantage les écouter, à essayer de prendre en compte leur passé et à trouver précisément les causes de leurs maux. Mais les structures de soin accumulent les dossiers en attente, faute de moyens et de lieux suffisants. Notamment, lorsque la patiente se trouve être majeure, elle se trouve confrontée à une réelle impasse et un manque de soutiens et d’aides considérables.

Elle doit se battre seule, ou avec son entourage tout aussi désemparé. Si des associations d’aides aux familles existent, elles sont encore trop rares dans certaines régions. Sans compter le fait que pour bien des parents ou des proches, il est difficile de reconnaître que la fille, l’épouse ou la mère souffre d’une pathologie psychologique.

Nos sociétés continuent de pâtir d’une image négative de toutes ces pathologies comme les troubles du comportement alimentaire. Ces maladies effraient, car elles sont inconnues, et touchent à la complexité de la personnalité de chacune et chacun. Ces maladies effraient aussi car elles remettent en cause certains pans de nos sociétés, l’importance de l’image, du corps, d’une alimentation toujours plus saine.

Pourtant, impossible de continuer ce mal de se propager dans nos rues, nos familles, nos sphères professionnelles. Il y a un réel besoin d’une prise de conscience forte. Et de chacun. C’est ce combat que je tente de mener, en décrivant précisément ce que j’ai vécu durant tant d’années dans Descente en anorexie. Toute cette spirale infernale que rien ni personne ne pouvait arrêter, en dehors de moi.

C’est aussi ce combat que mènent nombre d’associations depuis des années, réunies au sein de la FNA TCA en France. Mais ces efforts ne suffisent pas. Médecins, pouvoirs publics, citoyens…tous, nous devons faire que ces enfants de deux ans ou ces femmes de 40 ans retrouvent le goût de vivre, et celui de se nourrir, sans obsession pour le poids.


(1) Descente en anorexie, disponible ici ow.ly/oH0ia et ow.ly/oFSsK


Relisez notre chat avec Barbara Leblanc ! 



Sur le même sujet