A l’abri, dans un autre monde un peu fou…

A Céroux-Mousty, des malades mentaux ont leur studio. Première wallonne. Reportage...

Logement pour personnes souffrant de troubles psychiatrique
Logement pour personnes souffrant de troubles psychiatrique ©Alexis Haulot
Reportage Annick Hovine

Le studio est plongé dans la pénombre. Dans le bureau, l’ordinateur veille, écran allumé. Un petit chien aboie sa frustration d’être enfermé dans la chambre. Stéphane (*), 23 ans, s’oublie dans les jeux vidéo. "Ma vie, c’est comme dans The Game." Ce film de David Fincher, sorti en 1997, avec Michel Douglas, immergé dans un jeu où ce qui est réel bouscule ce qui ne l’est pas. Où est la clef de l’énigme ? Comment en sortir ? Peut-on piéger le jeu ?

Avant d’emménager ici, début novembre, Stéphane, atteint de schizophrénie, n’avait jamais vécu seul. C’est l’un des onze occupants de l’immeuble de la fondation Alodgî, au cœur du village de Céroux-Mousty, qui a été officiellement inauguré vendredi.

"Alodgî", ça veut dire (se) loger, en wallon. Le projet propose des petits appartements sociaux aux personnes souffrant d’une pathologie psychiatrique chronique mais qui n’ont plus besoin de soins de type hospitalier.

"Il y a une différence grave avec avant : ici, je dors vachement bien" , affirme Stéphane. Avant ? C’était la Courtille, à Court-Saint-Etienne, des habitations protégées liées à la clinique Saint-Pierre à Ottignies. "J’y suis resté deux ans. Il y a dix lits : on a une chambre privative mais la vie est communautaire. Il y a des gens avec qui on ne s’entend pas et on doit les côtoyer, explique-t-il posément. Ici, je suis chez moi. Il y a une sélection par rapport aux voisins et un peu de suivi : ça rassure mes parents."

Une injection par mois

Le jeune homme a connu un premier gros épisode de schizophrénie à 18 ans. Mais précédemment, il y avait eu quelques alertes. "On aurait pu croire que c’était une crise d’ado plus forte que les autres." Stéphane, qui consommait du cannabis, s’est retrouvé à Charleroi avec des gens qu’il ne connaissait "pas trop bien" . "Des types se piquaient dans un parc , explique-t-il . Je voyais la mafia partout. Je me suis fait arrêter par la police. J’étais très énervé." Cela fait trois ans qu’il n’a plus touché un joint.

Chaque mois, il reçoit un antipsychotique à longue durée d’action en injection. Son état s’est stabilisé. "Je ne pense pas que ce soit dû aux médicaments, analyse-t-il . C’est un tout de réapprendre à vivre : plus on fait les choses, plus on sait les faire."

Mais là, le jeune homme en a "marre de ne rien faire" . Il se voit bien devenir éducateur spécialisé. La maladie mentale a mis ses études entre parenthèses. Il a contacté deux écoles du coin, pour se réinscrire. "On m’a répondu très sèchement qu’il n’y avait plus de place" , dit-il, sans être dupe. Les directions se méfient d’un élève trop âgé. Il voudrait décrocher son certificat d’enseignement secondaire supérieur en promotion sociale, à Namur. Il devra attendre la rentrée 2014.

"C’est un tremplin"

Au rez-de-chaussée de la fondation Alodgî, il y a un espace communautaire, qui se veut ouvert sur la vie du village, un lieu de rencontres, en partenariat avec La Tchafouille, café social à Ottignies. Il faudra l’investir - la peinture est tout juste sèche… "Ça pourrait me brancher, mais j’aime bien être seul. Ça va me demander un petit effort , convient Stéphane, lucide. Un soupir : surtout si c’est pour voir uniquement les gens de l’immeuble…" Le jeune homme craint la stigmatisation : "Certaines personnes ont tendance à trop vite se dévoiler au grand public. Il y a des gens qui s’en foutent. Moi, je ne veux pas porter cette étiquette."

Après un mois à Alodgî, il n’a pas cette impression d’être catalogué comme "fou" . "Je ne compte pas rester ici toute ma vie. C’est un tremplin qu’il me faut actuellement. Je partirai quand j’aurai plus de contacts, une vie stable et régulière, et un boulot, j’espère…"

Tartiflette au menu

Pourquoi ne pas avoir imaginé un habitat mixte, où les personnes avec une maladie mentale se mêleraient aux autres allocataires sociaux ? "C’est un rêve psychosocioculturel de soignants pas malades" , balaie le docteur Benoît Gillain, chef du service psychiatrie à la clinique Saint-Pierre d’Ottignies et directeur thérapeutique d’Entre Mots, un service de santé mentale, au centre d’Ottignies.

Tous les jeudis midis, les patients peuvent y déjeuner ensemble. Plusieurs résidents d’Alodgî y ont leurs habitudes. Comme Madame C., 65 ans, schizophrène, et François, 35 ans, autiste. Des oignons grossièrement coupés rissolent dans une poêle. Mathieu, assistant social à Entre Mots, qui a le rôle de "veilleur" pour les occupants d’Alodgî, supervise les casseroles. Ce midi, il y a une vingtaine de convives et de la tartiflette au menu.

François se dit "absolument ravi" d’habiter à Alodgî. "J’ai le sentiment d’être au bon endroit, pour du long terme. J’ai habité trois ans dans un logement privé, mais c’était plus petit et plus cher. Avec 1 200 euros d’allocations par mois, je ne pouvais plus payer."

C’était difficile aussi : l’homme vit avec le syndrome d’Asperger, une forme d’autisme qui rend les relations sociales compliquées. "Ici, ça se passe très bien. J’ai un voisin musicien qui fait de la batterie et de la guitare. On se voit de temps en temps." Que fait-il de ses journées ? "Ah… C’est la grande question… Je me consacre à mon autonomie. J’ai pas mal de démarches à effectuer. Je suis suivi aussi par un service d’accompagnement spécialisé." Son regard s’égare soudain vers le jardin où quelques patients tirent sur une cigarette. "Là, je n’écoute pas, je suis dans un autre monde."

(*) Prénom d’emprunt.

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