Opération à cœur ouvert en "direct live" (Vidéo)

Le festival ImagéSanté, à Liège, propose jusqu’à ce vendredi d’assister à des retransmissions en direct d’opérations chirurgicales. Ces "live" s’adressent au grand public "dans un but pédagogique". Reportage au CHU de Liège, devant et derrière la caméra.

Opération à cœur ouvert en "direct live" (Vidéo)
©Mailleux Donnat
Sophie Devillers

En gros plan, sur le grand écran, la masse gélatineuse du cœur se contracte légèrement, entourée par la main gantée de blanc, qui se détache nettement sur le rouge de l’organe et de la cavité thoracique. Dans l’auditoire du CHU de Liège, la voix du chirurgien Etienne Creemers résonne. "C’est un moment important, les cavités du cœur ont été ouvertes, et il faut absolument évacuer l’air qui reste. Vous voyez, j’introduis un trocart." Ses doigts appuient sur l’organe, et un liquide sanglant sort de l’aiguille plantée dans le cœur. "Mais il ne bat pas régulièrement : on va lui faire un choc électrique externe."

Curiosité du public

Deux plaquettes blanches apparaissent à l’image, c’est le défibrillateur, qui en se collant contre l’organe se tache de sang. "Vingt joules, 30 joules." "Le cœur bat à présent normalement, grâce à cette petite chiquenaude. C’est pas mal hein ?" Brouhaha d’approbation dans la salle. Il est près de 13 heures, et depuis 9 heures ce matin, sous les caméras et en direct, le Dr Creemers réalise sur ce patient une opération à cœur ouvert. Le public a pu assister en gros plan à l’ouverture du sternum grâce au scalpel tranchant la couche jaunâtre de la graisse ou encore au refroidissement du cœur, grâce à de la glace directement posée dessus. Avant le découpage de la valve de chair blanchâtre et son remplacement par une artificielle, dont le chirurgien peut maintenant montrer l’efficacité, à la caméra. "Vous les voyez, les clapets qui s’ouvrent et se ferment ?"

Dans la salle, les exclamations d’admiration succèdent aux rires et parfois aux murmures de dégoût. Le public est varié : étudiants en médecine ou grand public. "Je suis venue par curiosité, explique cette senior. Ce sont des images qu’on n’a pas l’habitude de voir. Si certaines me choquent, je sortirai !" Par contre, pour cette kiné en revalidation, c’est plus professionnel. "De cette façon on voit ce que nos patients subissent…" Pendant ce temps-là, à l’étage moins deux du CHU, au milieu du couloir du bloc opératoire, un groupe habillé de tuniques et de bonnets verts, est assis en demi-cercle devant des écrans. C’est le personnel de la régie qui surveille la retransmission des trois opérations en cours derrière les portes semi-vitrées. Au fond de la salle 11, Serge Kestemont, le caméraman, est déjà là, avec sa caméra. Il posé son trépied, bien en face des jambes du patient. Dont l’une est suspendue en l’air par un infirmier, qui à larges gestes la rougit d’isobétadine, du bout des orteils au haut de la cuisse. La mission du jour : transplanter un tendon de la jambe droite vers la jambe gauche.

Tendon face caméra

Le chirurgien, le Dr Daniel, en Crocs et tablier bleu, fait son entrée. Sous son masque, la mousse d’un petit micro dépasse. "Je vais me mettre ici, chuchote Serge, désignant l’espace entre les deux tables couvertes d’instruments. Signe affirmatif. "On sait qu’on ne doit pas toucher les hommes en bleu, poursuit-il. Ils doivent rester stériles. Les verts, ça va."

Autour du patient, les nombreux intervenants parlent à peine. A intervalle régulier, un infirmier vient repousser les lunettes sur le nez d’un chirurgien. Sur le genou où ont été dessinés des repères noirs, le Dr Daniel pratique la première incision. A l’aide d’une pince, il tire sur le bout d’un gros macaroni brunâtre - le tendon - qui apparaît dans l’ouverture. Dans son casque, Serge Kestemont reçoit une information : direct avec la salle dans 10 minutes. Non, finalement, ce sera de suite. Face caméra, le Dr Daniel montre le tendon d’une vingtaine de centimètres, qu’il vient d’extraire : "Regardez, il y a encore une petite partie musculaire…"

"C’est notre vie quotidienne"

Il répond aussi aux questions, venues du web ou de la salle : Quid d’une telle opération sur le sportif d’élite ? "Si j’opérais Ibrahimovic, ce serait la même technique !", rigole-t-il. "Les médecins sont très coopérants, note le coordinateur technique Jean-Claude Rossez, habitué à de tels directs, pour des congrès ou des groupes pharma. On doit s’adapter à eux, mais eux doivent aussi s’adapter à nous." Certains chirurgiens pensent que ces "live" sont pertinents pour la formation de collègues, mais moins pour le grand public. Ils ont en tous cas bien réfléchi avant de se lancer. "On ne présente que ce qu’on maîtrise. Et on n’opère pas seul. La sécurité du patient prime", affirme le Pr Radermecker, pour qui cette initiative est une manière de valoriser les sciences. "On est déjà habitués à donner des explications aux étudiants lors des opérations, ajoute le Dr Creemers. La seule différence, ici, c’est qu’il faut vulgariser ! Ces opérations, c’est notre vie quotidienne. Et puis dans une opération, la tension n’est pas extrême à tout moment." Il comprend l’intérêt du public pour ces "directs". "Ils retiendront peut-être plus l’aspect émotionnel que technique. Mais c’est normal !"


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