Les soins intensifs, là où chaque Belge passera une fois

Les spécialistes des soins intensifs se sont réunis à Bruxelles du 18 au 21 mars pour faire le point sur les évolutions de leur métier. Hypothermie, circulation extracorporelle… Reportage au service des soins intensifs à l’hôpital Erasme.

Les soins intensifs, là où chaque Belge passera une fois
©Christophe Bortels
Devillers Sophie

Dans un claquement sec, Virginie enfile ses gants en plastique bleu. La jeune infirmière de l’hôpital Erasme rajuste avec précaution le drap sur la jeune femme couchée sur le lit, qui semble plongée dans un sommeil profond. Il y a quelques heures, elle a fait une complication cardiaque, après une opération. "Allez, encore quelqu’un pour nous aider à la soulever", lance Virginie. Dans 15 minutes, la patiente se verra implanter une pompe artificielle pour le cœur. Il faudra l’emmener au bloc opératoire, sans débrancher les tuyaux qui pénètrent dans son corps. Un exercice de haute voltige.

Rouge cerise

Car deux épais tuyaux disparaissent sous une grosse compresse, collée sur son thorax. L’un d’eux s’enfonce au niveau de l’oreille droite du cœur, l’autre du côté de l’aorte. Mais tous deux sont remplis de sang, et sont reliés à une machine, posée juste à côté. Si dans l’un des tuyaux, le sang est d’un beau rouge cerise, dans l’autre, il est plus foncé : seul le premier, qui ressort de la machine, contient du sang oxygéné. Sur l’écran, de très légères oscillations s’affichent, et indiquent que le cœur se contracte à peine : le sang a quasiment déserté l’organe. En fait, le véritable cœur qui la fait vivre depuis hier soir, n’est plus dans son corps, il est à l’extérieur : c’est la machine, pourvue d’une pompe et d’une bonbonne à oxygène, qui fait circuler et s’oxygéner le sang.

"Le cas Schumacher"

Au service des soins intensifs d’Erasme, ce système d’oxygénation par membrane extracorporelle (ECMO) est mis en place en moyenne une fois par semaine. "Mais on l’utilise de plus en plus, car il y a eu de grosses avancées au niveau des matériaux, précise Jacques Creteur, chef de clinique au service de soins intensifs. Le plastique du tuyau est de plus en plus biocompatible. Ceci permet de ne plus devoir donner trop d’anticoagulant pour éviter que le sang ne coagule dans les tuyaux. Cela limite les risques d’hémorragie." Dans les salles, le téléphone n’arrête pas de sonner : le service dispose de 35 lits. Les pathologies sont variées : pour moitié des complications lors de maladie, et pour l’autre moitié, de la récupération après des opérations lourdes, programmées ou non. Alors que la future opérée, glissée sur la table de transport, est en partance pour l’ascenseur, le Dr Créteur, lui, poursuit le tour des patients comme tous les matins. Dans cette chambre, le jeune homme allongé sur le lit semble quasi indemne. Seule une bande velpeau entoure son front. Mais profondément sédaté, il souffre d’un œdème cérébral suite à une hémorragie intracérébrale. Le gonflement du cerveau "bloquant" contre la boîte crânienne peut causer une deuxième lésion à celui-ci. "Le cas Schumacher", résume le Dr Creteur.

Le corps refroidi à 33°

Une brève sonnerie. C’est la machine qui avertit que la température du patient vient d’augmenter. Et pourtant sur l’écran, elle n’indique que 33, 9°. Cette température basse est voulue et est induite par une couverture de plastique vert, posée sur le jeune homme. Remplie de bulles d’eau, elle est chauffée ou refroidie pour atteindre la température corporelle voulue. Cette hypothermie permet de limiter l’inflammation mais aussi la consommation d’oxygène par le cerveau. Depuis une semaine, le jeune homme se trouve ainsi. "Mais aux soins intensifs, les patients ne peuvent pas être stables; ils doivent s’améliorer. Les laisser comme cela des semaines n’a aucun sens. La poursuite du traitement doit être conditionnée à l’espoir d’une évolution favorable."

Du vélo les yeux fermés

Un élément important est la nutrition (lire ci-contre), un autre est le mouvement. Chaque jour, le kiné passe mobiliser les membres du patient, même endormis. Mais il existe d’autres techniques : dans la chambre en face, cette dame, inconsciente, fait du vélo couchée les yeux fermés. Le kiné, Frédéric Bonnier, lui a glissé les jambes dans le "vélo qui pédale tout seul" : "le mouvement, c’est indispensable. Ici, cela permet par exemple d’éviter l’atrophie des muscles. Et puis, selon des études, le mouvement stimulerait le cerveau !" Mais tous les occupants des 35 lits ne sont pas inconscients ou sous respirateur. "J’avais une grippe, et elle a tourné en infection pulmonaire, confie cet homme d’une voix essoufflée. Mais je suis habitué, ce n’est pas la première fois que je viens ici !" Statistiquement, chaque Belge séjournera au moins une fois dans sa vie aux soins intensifs.

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