Le médecin légiste, l'homme qui fait parler les morts

Le goût du morbide? L'excitation de pouvoir dénouer une enquête? Le hasard? Qu'est-ce qui peut bien amener un médecin à s'orienter, un jour, vers la médecine légale? Ces questions, LaLibre les avait posées au Pr Philippe Boxho en avril 2014. Suite aux attentats de Paris, nous vous proposons de redécouvrir cet entretien.

Le médecin légiste, l'homme qui fait parler les morts
©Bruno Devoghel
Laurence Dardenne

Le goût du morbide? L'excitation de pouvoir dénouer une enquête? Le hasard? Qu'est-ce qui peut bien amener un médecin à s'orienter, un jour, vers la médecine légale? Ces questions, LaLibre les avait posées au Pr Philippe Boxho en avril 2014. Suite aux attentats de Paris, nous vous proposons de redécouvrir cet entretien avec ce médecin légiste, professeur de médecine légale, de criminalistique, de déontologie et de médecine d'expertise de l'Université de Liège, président de l'Ordre des médecins de la province de Liège, et du département de criminologie de l'ULg. Entre autres.

Comment en êtes-vous arrivé à cette spécialité?

Au départ, comme je faisais de la dissection, au plus exactement de l'anatomie typographique, j'ai voulu voir comment on faisait une autopsie. Pour cela, j'ai dû faire un stage de médecine légale à la fin duquel le prof m'a proposé une place dans son service. Mais j'ai d'abord commencé à faire de la médecine générale et comme, après peu de temps, je me suis aperçu que cela ne me convenait pas, je me suis dirigé vers la médecine légale , qui me plaisait beaucoup plus.

Qu'est-ce qui vous plaît tant, dans la médecine légale?

La diversité. On ne voit pas que des médecins. On rencontre aussi des magistrats, des policiers, et plein d'autres gens... Puis, il y a aussi le fait de pouvoir participer à une enquête, que ce soit en l'ouvrant ou en la fermant. Si on dit qu'il n'y a pas de trace suspecte, tout s'arrête. Si, au contraire, il y en a, hé bien tout commence. Ce qui me plaît aussi, c'est arriver à partir de quelques signes et symptômes à trouver de quoi et quand est mort le cadavre. C'est en quelque sorte arriver à faire parler le mort; lui faire dire ce que l'on peut lire en le regardant, en le palpant et en l'ouvrant .

En quoi cela tient-il encore de la médecine?

C'est de la médecine où l'on applique de la physiologie; on pose des diagnostics sur des maladies. Finalement, la principale différence tient au fait que l'on ne soigne pas. Il y a juste l'aspect curatif qui manque. Faire le deuil de l'aspect curatif de la médecine n'a pas été très compliqué pour moi .

Le médecin légiste, l'homme qui fait parler les morts
©Belga


En pratique, comment cela se passe-t-il sur le terrain?

Le Procureur du Roi nous appelle pour nous dire que l'on a trouvé un cadavre à tel endroit et qu'il faudrait voir si, oui ou non, il y a quelque chose de suspect. C'est la situation de départ: donc, un cadavre et, en général, quelques éléments d'une première enquête. Sur place, on voit la famille, puis le cadavre dont on fait l'examen. A l'issue duquel, plusieurs possibilités peuvent se présenter. Soit il n'y a rien de suspect; on peut déterminer avec certitude de quoi la personne est morte, qu'il n'y a pas eu d'intervention extérieure et l'affaire s'arrête là. C'est ce que l'on appelle un examen extérieur. Exemple : un pendu qui a laissé un mot, qui se trouve dans un local fermé et qui ne présente aucune trace de violence. Autre cas de figure auquel on peut être confronté: la mort naturelle, classique et banale. A Liège, mais pas nécessairement ailleurs, les médecins légistes vont voir des morts naturelles pour des gens qui vivent seuls à leur domicile. Enfin, troisième cas de figure, la mort est suspecte ou il s'agit clairement d'une personne qui a été tuée. Et là, on autopsie, d'abord pour vérifier que c'est bien suspect et, ensuite démontrer que c'est bien de ça que la personne est morte et qu'elle n'est pas morte d'autre chose ou qu'elle n'était pas déjà décédée avant . Il faut en effet être bien sûr que ce que l'on voit est la seule cause de décès et qu'elle est incontestable. Il s'agit d'arriver devant le Tribunal en ne laissant aucune place au doute. Et si, en ayant tout fait, il persiste un doute, il faut évidemment le manifester clairement. C'est alors à la Justice d'en tenir compte.

Certaines morts qui paraissent évidentes ne le sont pas toujours?

Je connais trois personnes qui ont pris une balle dans la tête; toutes trois sont vivantes et ont très peu de séquelles. Le fait qu'une balle traverse le crâne n'est donc pas la preuve que c'est de cela que la personne est morte. Je ne parle évidemment pas des cas où c'est la chevrotine et où le cerveau tapisse les murs et le plafond, mais bien des gens qui ont un trou d'entrée et un trou de sortie dans le crâne. On va donc les autopsier si on n'est pas sûr qu'il s'agit d'un suicide, pour bien vérifier que la balle est cause du décès. J'ai eu un bonhomme qui s'est fait percer de plusieurs trous de 9mm dans le corps et, en fait, il était mort d'un infarctus dans son lit avant qu'on lui tire dessus. La personne qui est venue vider son flingue sur lui dans sa chambre en pleine nuit croyait qu'il était vivant alors que le bonhomme était en fait déjà mort. Et là, au sens de la loi, il n'y a pas de meurtre, car pour tuer quelqu'un, il faut qu'il soit vivant! ..

La médecine légale, c'est un métier fait pour qui? Et pas pour qui?

Pour tous ceux qui sont capables de le faire. Il faut des gens qui, sur le plan psychique, soient parfaitement équilibrés et de préférence des bon vivants. Faut surtout pas des gens qui ont une petite tendance dépressive. Ceux-là ne tiennent pas le coup. Il faut aussi ne pas être dégoûté et par l'odeur et pas l'aspect. Il faut tester les candidats sur le terrain. Personnellement, je n'engage personne s'il n'a pas fait trois mois chez moi. Quand ils ne conviennent pas pour ce métier, ils deviennent la plupart du temps experts judiciaires ou pour une mutualité.

Faut-il être particulièrement blindé? Ou le devient-on? Vous avez probablement évolué, avec les années?

Pas du tout, depuis le début, je suis comme ça. Cela ne me touche pas et ne m'a jamais touché. Tant que je ne connais pas les cadavres, je ne vois pas pourquoi cela me toucherait. Le cadavre, c'est un outil de travail et il faut bien que tout le monde meure un jour. Je ne vois donc pas où est le problème. De toutes façons, si quelqu'un a voulu se suicider, il a accompli sa volonté; je ne vais pas en être triste. Pour ceux qui se font tuer, bien sûr, c'est autre chose. C'est une vie qui s'arrête. Mais si on se met à pleurer à chaque fois, on n'en sort pas.

Il faut quand même avoir une bonne carapace?

Mais non, pas du tout, je n'ai pas dû me blinder. C'est ma façon de voir. Je n'ai pas d'affect particulier vis-à-vis de quelqu'un que je ne connais pas. Je peux trouver cela injuste, mais qu'y puis-je? Il est quand même mort. Et le plus grand service qu'on peut lui rendre est de travailler correctement pour que l'auteur qui a amené à son décès soit correctement puni. Je suis très terre-à-terre pour tout ça, c'est vrai; absolument pas spirituel, très matérialiste au sens psychique du terme et très branché sur la raison plus que l'émotion. Pour moi, un mort et un mort. Point. C'est un corps qui a fini de vivre. Et qui va pourrir. C'est tout. Je n'ai aucune autre définition»

Votre propre mort vous effraie-t-elle?

Absolument pas. Pour être médecin légiste, je pense qu'il faut d'abord avoir réglé le problème de sa propre mort et de sa crainte. La seule chose que je redoute, c'est de souffrir. Et j'espère aussi me rendre compte que ma mort arrive. Le pire serait, pour moi, de ne pouvoir en prendre conscience et ne pas pouvoir vivre cette importante étape de la vie. Je ne voudrais pas mourir dans mon sommeil, par exemple. Là, on vous vole votre mort, qui est un des moments les plus importants de la vie.

Y a-t-il néanmoins certains cas ou des scènes qui vous ont particulièrement marqués et que vous ne pouvez oublier?

Tout ce qui concerne les enfants, cela ne s'oublie pas. Puis il y a les gros dossiers, médiatisés. J'ai ainsi eu Stacy et Nathalie, Marc et Corine ou encore le petit Jason tué par son et retrouvé sur les coteaux de la Citadelle. Je suis intervenu de façon satellite dans l'affaire Dutroux et dans le dossier Fourniret.


Les séries télé reflètent-elles la réalité du métier et du terrain?

Pas toujours. Nous ne sommes déjà pas habillés comme les acteurs des séries. Nous avons des combinaisons spéciales, des masques, des overshoes, des gants... C'est important, pour se protéger soi-même mais surtout pour protéger les lieux. Dans ces séries, on voit aussi que tout va très vite. Faux. On n'a pas une empreinte génétique en quelques minutes ou les résultats d'un dosage toxicologique en moins de 30 secondes. Dans les séries, on trouve toujours une solution à toutes les énigmes. Nous pas. Ces séries américaines débiles vous donnent l'impression que, sans les traces, on ne peut rien: ce qui n'est évidemment pas vrai. Les traces sont un élément de l'enquête mais ce n'est pas toute l'enquête. Les traces ne servent que d'élément de preuve pour avancer dans une affaire et faire en sorte de trouver le criminel et éventuellement le confondre. La seule affaire en Belgique où l'on a résolu l'enquête par les traces uniquement est celle de Stacy et Nathalie.

En Belgique, il existe aujourd'hui 26 médecins légistes actifs

C'est peu. « C'est une catastrophe, nous dit le Pr Philippe Boxho, de l'ULg. On n'en trouve pas parce que c'est mal payé. Chaque année, j'ai au moins deux candidats qui aimeraient se former mais je ne peux pas, je n'ai pas l'argent. La médecine légale est une spécialité médicale de cinq ans après la médecine, mais non Inami puisqu'il n'y a pas l'aspect curatif et entièrement dépendante du bon vouloir du magistrat qui va appeler ou non pour un cadavre. Et si vous voulez vivre de ça, vous avez intérêt à avoir plusieurs cadavres par jour. Et ça, on ne les a pas. »