La croissance ne fait pas le bonheur

“Le taux de satisfaction est sensiblement le même aux Etats-Unis et en Suède qu’au Mexique ou au Ghana, alors que le revenu par habitant de ces pays diverge sur une échelle de un à dix”, explique le philosophe français Frédéric Lenoir, auteur d'un ouvrage sur le sujet.

La croissance ne fait pas le bonheur
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S.Vt.

"J’avoue bien que l’argent ne fait pas le bonheur; mais il faut avouer qu’il le facilite beaucoup”, fit écrire Pierre Choderlos de Laclos à la marquise de Merteuil dans “Les liaisons dangereuses”.

Deux siècles et demi plus tard, la plupart des enquêtes sociologiques – mais pas toutes ! – démontrent que l’argent ne constitue pas un élément déterminant du bonheur des individus, relève le philosophe français Frédéric Lenoir, auteur de “Du bonheur. Un voyage philosophique”. “Le taux de satisfaction est sensiblement le même aux Etats-Unis et en Suède qu’au Mexique ou au Ghana, alors que le revenu par habitant de ces pays diverge sur une échelle de un à dix.”

Les inégalités frustrantes

Pour l’économiste Edgar Szoc (*), la satisfaction de vie des populations stagne à partir d’un certain niveau de richesse et de confort. “Au-delà de 15 000 dollars par tête – et, en Belgique, nous sommes à 40 000 dollars -, l’augmentation du PIB n’entraîne plus d’augmentation du bien-être”, indique-t-il. “Les besoins essentiels sont satisfaits, comme le logement, la nourriture, l’accès à la santé, etc.”

Pourtant, “les politiques publiques sont basées sur l’intuition que le problème est la pauvreté”, alors que ce sont surtout les inégalités de revenus qui nuisent au bien-être d’une société, poursuit l’économiste belge, reprenant la thèse élaborée par Richard G. Wilkinson et Kate Pickett dans “Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous” (éd. Les Petits matins – Institut Veblen). Ces épidémiologistes ont constaté que l’égalité des conditions de vie avait des effets sanitaires et sociaux positifs sur les pauvres comme sur les riches. Pour le dire de manière imagée, “un riche suédois qui paie 50 % d’impôts vit mieux qu’un riche américain qui en paie 25 %”, illustre Edgar Szoc.

Qui plus est, une trop forte disparité de revenus au sein d’une même société engendre une frustration qui n’aurait lieu d’être dans une société plus égalitaire. “Tu ne seras jamais heureux tant que tu seras torturé par un plus heureux”. affirmait déjà le philosophe stoïcien Sénèque.

“Se détacher du PIB”

“Le lien entre la croissance et les inégalités tient en partie à la légitimité de l’Etat social. Aux Etats-Unis par exemple, il est de moins en moins légitime, parce que les lobbies ont pris le pouvoir. Les hommes politiques ne peuvent plus décider aujourd’hui”, remarque l’économiste et président du Conseil d’administration de l’ULB Eric De Keuleneer. (*)

Il n’empêche que de plus en plus d’économistes et de politiciens se penchent sur le développement d’indicateurs alternatifs censés mieux refléter la qualité de la vie, que ce soit dans le cadre des Nations unies, de l’OCDE ou même des instances belges. “Le PIB n’est plus un indicateur pertinent. Il faut non pas le renverser mais s’en détacher”, estime Edgar Szoc. Car “il ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur éducation […], il n’inclut pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages […], il mesure tout sauf ce qui rend la vie digne d’être vécue”, notait Bob Kennedy dans les années 60.

Reste que l’argent peut contribuer au bonheur à titre individuel, non pas en ce qu’il permet d’accumuler des biens matériels, remarque Frédéric Lenoir, mais parce qu’il permet “de nous faciliter l’existence et de nous aider de surcroît, parfois, à réaliser nos aspirations profondes”. La marquise n’avait pas tort : l’argent ne fait pas le bonheur, mais il peut y contribuer.


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