Voici les "Youtubeurs de la science"

Pour devenir une vedette du site de vidéos Youtube, à côté du maquillage et de l’humour, il y a aussi la science. Le Français Bruce Benamran, 38 ans, est l’une de ces nouvelles stars de la vulgarisation scientifique 2.0. Rencontre.

Sophie Devillers
Voici les "Youtubeurs de la science"
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Pour devenir une vedette du site de vidéos Youtube, à côté du maquillage et de l’humour, il y a aussi la science. Le Français Bruce Benamran, 38 ans, est l’une de ces nouvelles stars de la vulgarisation scientifique 2.0. Rencontre.

L'ancêtre: Michel Chevalet

Dans les années 80 et 90, sur TF1, le journaliste Michel Chevalet a peut-être contribué à faire naître des vocations scientifiques. Preuve de sa célébrité à l’époque : il a été parodié par les Inconnus, qui se sont moqués de ses accessoires “low cost” utilisés pour expliquer comment une fusée décolle ou naît un cyclone. Il est vrai qu’on était très loin des incrustations 3D des plateaux télé actuels… Son autre spécialité : les démonstrations, matériel révolutionnaire – pour l’époque – à l’appui. Ce licencié en maths, connu pour sa phrase “comment ça marche ?” est toujours, à 76 ans, actif dans la vulgarisation.

Le cousin des antipodes: derek muller

Cet Australien au bronzage impeccable et au sourire étincelant est une grande vedette du YouTube anglo-saxon. N’hésitant pas à se filmer dans les rues de Sidney et à accoster les passants pour mieux “débunker” les idées fausses du grand public dans les matières scientifiques, ou à s’asperger d’eau pour montrer le comportement de particules élémentaires, Derek Muller, 33 ans, est aussi diplômé en ingénierie physique. Sa chaîne YouTube, Veritasium , dépasse les 3 millions d’abonnés.

Le modèle : Richard Feynman

C’est un des plus grands physiciens du vingtième siècle, mais il était aussi connu sous le nom du “Grand Explicateur”. Richard Feynman (1918-88), participant du projet Manhattan, prix Nobel 1965, était un pédagogue hors pair. Pourquoi une balle de tennis ne peut-elle rebondir indéfiniment ? Pourquoi le caoutchouc est-il élastique ? Voilà les questions auxquelles il aimait répondre devant les caméras. Certaines de ses conférences ont été filmées par la BBC. Grand fan de Richard Feynman, Bill Gates en a racheté les droits, afin de les rendre accessibles au plus grand nombre.

Le petit frère : experimentboy

Baptiste Mortier-Dumont a commencé à poster des vidéos sur le Net à 14 ans. Désormais âgé de 21 ans, mais ayant conservé le physique de crevette et le tee-shirt à message propre au geek, ce Français compte 350 000 abonnés à sa chaîne YouTube, sous le pseudonyme d ’Experimentboy . Cet adepte, comme son pseudo l’indique, des expériences scientifiques en tous genres menées sous l’œil de la caméra, est aussi un “maker”. Il “fabrique” à peu près n’importe quoi avec les moyens du bord. Mention spéciale au “patator coudé”, idéal pour envoyer des canettes dans le jardin du voisin.

"Partons des idées fausses"

Efficacité. Célèbre pour ses vidéos de science sur Youtube, Derek Muller a réalisé une thèse en didactique des sciences. Sa question : comment faire une vidéo efficace pour enseigner une matière scientifique ? Il a donc mené un test parmi les étudiants de première année en physique à l’Université de Sydney. Le but était de leur enseigner les lois newtoniennes du mouvement, avec cette question : lorsqu’un basketteur fait un panier depuis la zone de lancer franc, quelles sont les caractéristiques de la force exercée sur la balle, juste après qu’il la lâche ? Vers le haut, vers le bas, croissante, décroissante, constante ? Pour y répondre, ils devaient regarder une série de vidéos de vulgarisation, de type "exposé", où l’on prenait l’exemple de la balle du jongleur. Les élèves jugèrent la vidéo claire et facile à comprendre. Ils étaient aussi très sûrs de leur réponse. Mais leur score moyen au test qui suivit fut de… 6,3 sur 26. Et avant la vidéo ? Six. Un visionnage inutile…

Commentaire de Derek Muller : "En sciences, les élèves connaissent beaucoup de choses grâce à leur interaction avec le monde. Mais ces choses sont fausses ! Donc, quand vous présentez quelque chose, les élèves pensent qu’ils le connaissent déjà. Ils ne voient pas la différence avec leurs connaissances préalables. " Solution ? Montrer dans la vidéo une personne qui exprime l’idée fausse (la force va vers le haut et est décroissante) avant de donner la bonne réponse (constante et vers le bas, c’est la force de gravité). Les élèves ont jugé cette vidéo "déroutante" . Mais leur score moyen après sa vision était de 11/26. "Un début" , rigole Derek. L’implication mentale des élèves était aussi plus haute. Conclusion : "Vous devez toujours débuter par les idées fausses."

Les "pourquoi ?" de Bruce cartonnent

Contrairement à certains de ses amis Youtubeurs, il "peut encore passer à côté des collèges sans déclencher une émeute" . Même si Bruce Benamran "n’est pas une star" , avec ses 600 000 abonnées à sa chaîne e-penser, il est au moins devenu une petite vedette dans le monde de Youtube, célébrissime site web d’hébergement de vidéos créé en 2005. A côté de Cyprien et de ses vidéos d’humour, ou de EnjoyPhoenix et ses tutoriels de maquillage, le Parisien Bruce Benamran, 38 ans, mise plutôt sur la mécanique quantique. Il fait partie de la communauté désormais grandissante des vulgarisateurs scientifiques sur Youtube. "Je suis passionné par les sciences, je me suis toujours demandé ‘pourquoi ’, explique cet informaticien, ancien de Math "Sup" et "Spé". En fait, je fais les vidéos que j’ai envie de voir."

Punk et planqué

Tout commence en 2013 quand son petit frère lui fait découvrir les vidéos des vulgarisateurs scientifiques anglo-saxons, tel Veritasium. Il ne trouve toutefois aucun équivalent en français. "Et j’ai suivi l’adage : ‘si tu cherches quelque chose sur Internet et que ça n’existe pas, c’est que c’est le temps de le faire soi-même.’" "La terre tourne-t-elle autour du Soleil", tournée pendant ses vacances, et envoyée à ses amis Facebook, obtient d’abord 20 vues. A présent ? Cinq cent mille…

Mais le crâne dégarni de Bruce Benamran, ses tee-shirts à message et ses "face cam" dans son bureau, sous l’effigie de Tesla (l’ingénieur collaborateur d’Edison, pas la voiture) sont déjà là. Tout comme le "ton Youtube" : "Je parle à la caméra comme à un ami ", résume Bruce Benamran. Pour lui, le chimiste Mendeleïev est un "punk" et l’astronome Copernic un "planqué" . Incontournables aussi, les jeux de mots ou les inserts graphiques dans l’image. Sa définition d’une bonne vidéo ? Elle apporte une réponse surprenante à une question que le public se pose souvent et permet d’ouvrir sur d’autres sujets. Exemple : "Pourquoi bailler est-il contagieux ?" Cet habitué du recours à l’analogie se dit aussi très attentif à l’exactitude scientifique. "Je fais des recherches, je discute avec des scientifiques pour voir si la façon dont je présente les choses est correcte. Ça m’est arrivé une ou deux fois de raconter une grosse connerie, je me corrige et je le signale ensuite…"

Les codes brisés

Son activité répond en tous cas à une forte demande, assure-t-il. "Les gens ont soif de vulgarisation scientifique. Je remplis un vide, c’est clair : à la télé, il n’y a plus d’émissions de sciences ", estime ce fan de Michel Chevalet, des dessins animés "Il était une fois" et de Richard Feynman, dans le désordre. Il ne se pose qu’une seule limite en matière de complexité des thèmes abordés : sa "propre compréhension du sujet" . Et il brise allégrement les "codes Youtube" , car ses vidéos peuvent durer jusqu’à 30 minutes. "Alors que pour que ça soit viral, il faut que la vidéo dure moins de 3 minutes 30." Le secret de la réussite sur Youtube étant le partage sur les réseaux sociaux, particulièrement à l’heure de la pause déjeuner. L’informaticien rêve néanmoins de se consacrer uniquement à ses activités de "vidéaste" , même si avec Youtube, "tout peut s’arrêter demain ". Réaliser une vidéo (avec trois appareils photo) lui prend 80 heures. Mais pour ce père de famille, le rêve est à portée de main car ses revenus liés à Youtube sont actuellement de 5 000 euros bruts par mois. Grâce à deux rentrées. Tout d’abord, les publicités sur le site, possibles après un accord avec Youtube. Elles sont octroyées par enchère aux annonceurs, et tournent autour de 1 dollar brut pour mille vues sur l’année. "Les annonceurs se battent pour Cyprien, mais ils se battent moins pour moi..." Ensuite, il y a les "tips". Via le site Tipeee, les fans de Bruce Benamran lui versent de petites sommes d’argent, sur base volontaire. Le total mensuel actuel récolté est de 3 000 euros. Dernier moyen pour augmenter la cohorte de ses abonnés : le bouquin. "Prenez le temps d’e-penser" (Marabout) s’est déjà vendu à plus de 80 000 exemplaires.

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