"5,5 millions de femmes tuées par le cancer en 2030? Je suis perplexe" (INFOGRAPHIES)

Laurence Dardenne
"5,5 millions de femmes tuées par le cancer en 2030? Je suis perplexe" (INFOGRAPHIES)
©Photo News

Si l'on en croit deux rapports rendus publics mardi lors du Congrès mondial du cancer qui se tient à Paris, les cancers pourraient tuer 5,5 millions de femmes dans le monde en 2030. De quoi oser parler d'une explosion de décès par cancers chez les femmes, quand on sait que l'on en comptait 3,5 millions en 2012. Pour expliquer cette étonnante augmentation, les auteurs de l'un des rapports, émanant de la Société américaine du cancer (ACS), avancent principalement l'augmentation et le vieillissement de la population, ainsi que l'augmentation de la fréquence de facteurs de risque de cancer connus, comme l'inactivité physique, une mauvaise alimentation, l'obésité, les grossesses plus tardives…

Voilà des "projections alarmistes et très pessimistes" qui laissent "perplexe" le Pr Jean-Marie Nogaret, coordinateur de la Clinique du sein et responsable de la Clinique de chirurgie mammo-pelvienne à l'Institut Jules Bordet, que nous avons fait réagir. "Pour le cancer du sein, il semblerait - et c'est encore assez heureux - que le nombre de nouveaux cas en Belgique n'a augmenté que très légèrement de 2010 à 2013, par rapport à l'augmentation exponentielle de ces dix ou vingt dernières années, fait remarquer le spécialiste. Avec un chiffre relativement stable de quelque 10000 nouveaux cas de cancer du sein par an dans notre pays, on pourrait presque parler de stagnation. Aux Etats-Unis, on assiste même à une légère régression. D'où mon étonnement par rapport aux chiffres cités dans ces études, même s'il faut être réaliste et bien admettre que la population vieillit." Et donc avec ce vieillissement, l'effet démographique entraînera un nombre absolu forcément croissant de patients atteints de cancer.

"5,5 millions de femmes tuées par le cancer en 2030? Je suis perplexe" (INFOGRAPHIES)
©Institut pour un développement durable

Pas de quoi se montrer aussi pessimiste

Néanmoins convaincu que le nombre proportionnel de nouveaux cas aura plutôt tendance à se stabiliser dans les années à venir, le Pr Jean-Marie Nogaret se montre également plus optimiste que les prévisions annoncées au congrès de Paris, en ce qui concerne les taux de mortalité. "On a fait de tels progrès dans les taux de guérison qu'il me paraît tout aussi étonnant que l'on avance de tels chiffres catastrophe. On détecte les cancers de plus en plus tôt et les traitements sont de plus en plus efficaces. Il faut savoir qu'aujourd'hui, le taux de guérison ne cesse d'augmenter; le taux de survie à cinq ans pour un cancer du sein est à présent de 90 %. Je ne comprends donc pas les chiffres qui ont été avancés. Sans doute ont-ils été basés, non pas sur des faits établis mais sur des probabilités qui ne reflètent pas l'évolution à laquelle on assiste actuellement. Je pense donc qu'il n'est pas adéquat de se montrer aujourd'hui aussi pessimiste".

Il n'empêche qu'avec environ 2000 décès annuels par cancer du sein, la Belgique affiche un taux de mortalité clairement élevé. Ces chiffres sont à interpréter, pour le Pr Nogaret. "Il s'agit en effet la plupart du temps de femmes qui ont été détectées il y a plusieurs années, souvent à des stades plus avancés et avec des traitements moins efficaces qu'ils le sont maintenant. A l'heure actuelle, le taux de décès avoisine plutôt 10%, ce qui ferait environ 1000 patientes dépistées aujourd'hui qui risquent encore malheureusement de décéder dans les années à venir. Cela reste encore énorme mais ce l'est proportionnellement moins qu'avant".

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Les grossesses plus précoces et l'allaitement protègent

Une autre raison de se montrer plus optimiste est que les femmes semblent commencer à intégrer l'importance de certaines mesures de prévention, même s'il faudra encore de nombreuses années pour en évaluer tous les effets bénéfiques. "Nous stimulons les patients à faire du sport, nous les mettons en garde contre les dangers du surpoids, d'une consommation d'alcool, de tabac…"

D'autres facteurs de protection qui ne sont peut-être pas encore suffisamment pris en compte sont l'âge de la grossesse et l'allaitement. "Il est vrai que le fait d'avoir des enfants tôt et de les allaiter protège le sein, la maturation de celui-ci étant secondaire aux grossesses, confirme le responsable de la Clinique du sein de l'Institut Bordet. Le fait d'avoir des seins immatures stimulés par des œstrogènes augmente probablement le risque de cancer. Ceci peut en effet expliquer le plus grand nombre de cas chez des jeunes femmes. Le temps entre les premières règles et la première grossesse n'a cessé de s'allonger. Aujourd'hui, les filles ont leurs premières règles en moyenne à 10 ans et leur premier enfant aux alentours de 28 ans. Il y a 50 ans, les premières menstruations se situaient vers 16 ans et la première grossesse à 18 ans. On est donc passé d'un laps de temps de 2 à 18 ans! Les grossesses et l'allaitement sont des facteurs qui favorisaient la maturation de la glande, peut-être liée au risque de cancer du sein".

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Le cancer du col de l'utérus en nette régression chez nous

Quant au cancer du col de l'utérus, également responsable de ce grand nombre de décès, sans doute faut-il distinguer la situation des pays occidentaux où des dépistages sont organisés et des vaccins administrés, des pays émergents où ce n'est pas forcément le cas. "En Belgique, il s'agit précisément d'un des rares cancers qui a nettement régressé, souligne encore le Pr Nogaret. Nous faisons des frottis régulièrement, nous traitons les lésions précancéreuses, nous administrons des vaccins… C'est donc un cancer qui ne va faire que régresser et même peut-être un jour finir par disparaître. Mais pour cela, il faut espérer que, dans les pays émergents, on puisse aussi prendre les mesures nécessaires pour administrer les vaccins et faire des dépistages, relativement faciles à réaliser. Si la mortalité par cancer du sein reste également très importante dans les pays émergents, c'est aussi qu'il n'existe souvent pas de dépistage et qu'il n'y a pas toujours de traitements adéquats ".