Congeler le cordon du bébé pour éventuellement le guérir plus tard a-t-il un sens?

Laurence Dardenne (Avec AFP)
Congeler le cordon du bébé pour éventuellement le guérir plus tard a-t-il un sens?
©reporters

A quelques jours de la naissance, à Nice, de leur premier bébé, un petit garçon, des parents, confrontés dans leur famille à plusieurs cancers foudroyants, viennent d'obtenir, du tribunal de grande instance de Grasse (sud-est de la France), l’autorisation de confier à une société privée le prélèvement et la conservation des cellules hématopoïétiques du sang du cordon et du sang placentaire ainsi que les cellules du cordon et de placenta "au regard des nécessités thérapeutiques dûment justifiées”.

En l'occurrence, il s’agit de congeler ce produit sanguin en vue de pouvoir l’utiliser un jour, si nécessaire, pour guérir l’enfant ou plutôt l’adulte qu’il sera alors devenu. Convaincue que son enfant pourra "bénéficier des progrès de la médecine sur les cellules souches d'ici 30 ans, la mère a voulu mettre une chance de côté pour que ce futur adulte puisse s'autoréparer", a expliqué l'avocat du couple, Me Emmanuel Ludot. Et d'ajouter: "Ce n'est pas une coquetterie, il y a des problèmes de santé lourds héréditaires dans les deux lignées, et des cas de cancers foudroyants du pancréas. Les parents redoutent de transmettre à leur enfant un patrimoine génétique lourd ".

Congeler du sang de cordon à des fins personnelles et de manière anticipative constitue une première en France. Cette démarche a déclenché la polémique et son intérêt scientifique ne semble pas prouvé.

Il faut en effet savoir qu’en France, comme en Belgique d'ailleurs, le cordon ombilical est considéré comme un déchet médical, sauf dans le cas où la femme enceinte décide d’en faire don après son accouchement. Ce don est anonyme et gratuit et est fait à la collectivité. Dans l'Hexagone, la loi Leonetti relative à la bioéthique prévoit, "par dérogation, un don dédié à l’enfant né ou aux frères ou sœurs de cet enfant en cas de nécessité thérapeutique avérée et dûment justifiée lors du prélèvement”.

Les parents se fourvoient, selon le Pr Cédric Blanpain

"Congeler du sang de cordon est une pratique bien connue et vieille de plusieurs dizaines d'années, nous fait remarquer le Pr Cédric Blanpain, chercheur à l'ULB et au FNRS, spécialiste mondialement reconnu pour ses travaux dans le domaine des cellules souches. Et dans certains pays comme les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne, cela fait plus de dix ans que des sociétés commerciales proposent de congeler du sang de cordon à titre privé. Chez nous, cette pratique commerciale - dans le sens où il s'agit de payer une société pour la conservation du sang de cordon à usage personnel - n'est pas autorisée. On peut en revanche donner le matériel à une banque de sang de cordon afin qu'il soit utilisé par la suite pour n'importe quel patient compatible".

"C’est peut-être un futur cadeau que je fais à mon enfant de pouvoir demain se soigner grâce à ça […] J’aurais regretté de ne pas le faire, même si demain ça ne fonctionne pas”, a pour sa part témoigné la future mère, sur RTL, lundi.

Car la question est en effet de savoir si, dans le cas présent, cette démarche a un sens. "Dans l'absolu, oui, congeler du sang de cordon a du sens, nous répond le Pr Cédric Blanpain, mais si c'est à des fins personnelles, cela va peut-être servir à un patient sur 10000. Les risques que son enfant développe une leucémie ou d'autres maladies rarissimes qui requièrent des greffes de moelle sont en effet minimes. S'agissant dans le cas présent des risques de cancer du pancréas, c'est une mauvaise indication. Là, les parents se fourvoient s'ils pensent que le fait de conserver le cordon de leur enfant pourra un jour s'avérer utile. Cela ne joue absolument aucun rôle à ce niveau. On ne fait jamais de chimios où l'on doit greffer des cellules souches de moelle dans le cancer du pancréas".

"Cette démarche n’a pas de sens médicalement parlant, estime également Luc Douay, professeur d’hématologie à l’Université Pierre et Marie Curie à Paris. Il n’existe pas aujourd’hui d’éléments scientifiques permettant de penser que le cordon ombilical contient des cellules qui pourront un jour traiter n’importe quel type de pathologie, notamment cancéreuse, ou régénérer des tissus. De plus, utiliser le sang de cordon d'un enfant malade du sang, généralement depuis sa naissance, revient à lui introduire la même maladie. C'est également le cas lorsqu'un enfant est atteint d'une maladie génétique. Ici aussi, il faut utiliser des cellules d'un donneur qui ne porte pas l'anomalie".


Pourquoi conserver le sang de cordon? 

Des cellules de cordon ombilical permettent déjà de sauver la vie de patients atteints de maladies du sang, mais l'intérêt d'une conservation à des fins personnelles, comme l'ont obtenue de futurs parents à Grasse (Alpes-Maritimes), est à ce stade encore loin d'être démontré.

Qu'est-ce que le sang de cordon ?

Le sang de cordon est le sang présent dans le placenta et le cordon ombilical. Il est très intéressant du point de vue médical parce qu'il contient des cellules souches hématopoïétiques qui produisent les cellules sanguines (globules rouges, globules blancs ou plaquettes). Des cellules que l'on retrouve dans la moelle osseuse.

Depuis la première greffe de cordon au monde, réalisée en France en 1988, la technique permet de traiter des maladies graves du sang (leucémies, lymphomes) ainsi que des maladies sanguines héréditaires de l'hémoglobine (drépanocytose, thalassémie) et d'autres affections, plus rares. Elle constitue une alternative à la greffe de moelle osseuse lorsque le malade ne trouve aucun donneur compatible ou qu'une première greffe a échoué.

Pourquoi utilise-t-on le sang de cordon ?

Les cellules immunitaires plus immatures contenues dans le sang de cordon sont plus facilement acceptées par le corps du malade que les cellules de la moelle osseuse. L'utilisation du sang de cordon a d'abord été restreinte aux enfants, mais on greffe aujourd'hui de plus en plus d'adultes, notamment en cas de leucémies aiguës.

Comment obtient-on du sang de cordon ?

Les femmes sont invitées à donner ce produit sanguin à l'occasion de la naissance de leur enfant, mais ce don est "anonyme et gratuit" et ne peut être utilisé qu'à "des fins scientifiques ou thérapeutiques", précise l'Agence de biomédecine. La loi Leonetti relative à la bioéthique prévoit que, "par dérogation, le don peut être dédié à l'enfant né ou aux frères ou sœurs de cet enfant en cas de nécessité thérapeutique avérée et dûment justifiée lors du prélèvement". On a parlé à cette occasion de "bébé médicament".

Qui peut conserver le sang de cordon en France ?

Cette conservation n'est autorisée en France que pour soigner d'autres patients, de façon anonyme et gratuite, dans des banques autorisées à conserver ces préparations de thérapie. Tous les prélèvements ne sont pas éligibles pour la greffe. Seules les poches de sang assez riches en cellules souches et exemptes de marqueurs infectieux, peuvent intégrer une de ces banques et y être conservées indéfiniment. Les autres peuvent être utilisées pour la recherche.

Y a-t-il un intérêt à conserver le sang de cordon de son enfant pour le soigner plus tard ?

Certaines sociétés privées étrangères ont commencé à proposer à des parents de conserver le sang placentaire de leur enfant, moyennant finances, dans la perspective d'une éventuelle utilisation future. Mais le bénéfice pour l'enfant d'un recours à une greffe autologue (utilisant ses propres cellules souches) n'est absolument pas avéré scientifiquement, selon divers spécialistes. "C'est actuellement sans fondement scientifique et donc inutile", souligne l'Agence de la biomédecine sur son site. (afp)