La maladie du Nobel, quand les scientifiques déraillent

Qu'est-ce que la "maladie du Nobel" ?

A. Dms
La maladie du Nobel, quand les scientifiques déraillent
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D'aucuns diraient que le professeur Luc Montagnier, décédé ce 8 février, était atteint de la "maladie du Nobel". C'est le cas de David Gorski, un oncologue américain qui popularise l'expression dès 2008 sur le site Science Based Medecine, un blog renommé qui traite de l'évaluation objective des différents aspects de la médecine, dont il est actuellement rédacteur en chef.

En 2012, Gorski publie "Luc Montagnier et la maladie du Nobel", un texte dans lequel il revient sur ce mystérieux mal qui semble toucher bon nombre de lauréats du prestigieux prix. La "maladie du Nobel" est l'incapacité ou l'impossibilité, pour certains lauréats scientifiques du prix Nobel, de poursuivre des recherches scientifiques après s'être vu remettre un prix. Elle désigne également l'adhésion de certains lauréats à des idées scientifiquement non fondées plus tard dans leur vie.

Dans son texte publié en 2012, David Gorski s'interroge sur les dérives de certains lauréats du prix Nobel, qui après avoir tant accompli et avoir fait leurs preuves au plus haut niveau en apportant des contributions fondamentales à notre compréhension de la science, finissent par embrasser une science douteuse ou même carrément une pseudo-science. "La gloire leur monte-t-elle à la tête ? Se croient-ils tellement plus créatifs que les autres scientifiques que leurs idées fantaisistes leur deviennent plausibles ? Le fait de gagner le prix Nobel conduit-il certains scientifiques à penser que le génie dont ils ont fait preuve dans leur propre domaine d'expertise et qui leur a permis de remporter un prix aussi prestigieux s'applique également à d'autres domaines scientifiques en dehors de leur domaine d'expertise ?", écrit-il.

Le lauréat du prix Nobel d'économie en 1976, Milton Friedman, avait lui aussi évoqué cette maladie en son temps. "On m'a moi-même demandé mon avis sur tout, depuis le remède au rhume jusqu'à la valeur marchande d'une lettre signée par John F. Kennedy. Inutile de dire que l'attention [que suscite l'obtention d'un prix Nobel] est flatteuse, mais aussi corruptrice", avait-il expliqué. "D'une manière ou d'une autre, nous avons cruellement besoin d'un antidote à la fois contre l'attention exagérée accordée à un lauréat du prix Nobel dans des domaines qui ne relèvent pas de sa compétence et contre l'ego démesuré que chacun de nous risque d'acquérir". Selon lui, l'antidote évident pour contrecarrer cela était la concurrence, en créant de nombreux autres prix.

Paranormal, racisme et autisme

Sur Internet, des listes circulent dans lesquelles sont régulièrement nommés plusieurs chercheurs, ainsi que les raisons pour lesquelles leur a été attribuée la "maladie du Nobel". Des dizaines de noms qui viennent s'ajouter à celui du professeur Montagnier, aux théories anti-vaccin.

L'un des cas les plus célèbres est celui de Linus Pauling. Il reçut le prix Nobel de chimie en 1954 pour ses travaux sur les liaisons chimiques, puis celui de la paix en 1962 pour sa campagne de protestation contre les essais nucléaires. Dans les années 1970, l'américain se lance dans des recherches très controversées sur les bienfaits de la vitamine C et de la médecine "orthomoléculaire", supposée rétablir l'équilibre du corps grâce aux suppléments nutritionnels. Le chercheur est persuadé que la vitamine C permet de prévenir le rhume, mais aussi de guérir le cancer. Il publie plusieurs études à ce sujet, considérées par le reste de la communauté scientifique comme bâclées et dont il sera démontré, quelques années plus tard, qu'il se trompait.

D'autres exemples sont souvent cités, comme la théorie sur l'autisme de Nikolaas Tinbergen (Prix Nobel de Médecine ou de Physiologie en 1973), pour qui l'autisme est causé par le manque d'affection maternelle, ou encore Kary Mullis (prix Nobel de Chimie en 1993), pour qui le réchauffement climatique n'est pas dû à l'Homme. D'autres croyances impliquent le racisme et le créationnisme, la mémoire de l'eau, l'astrologie ou encore l'existence d'extraterrestres sur Terre.

La "maladie du Nobel" tient cependant plus du trait d'esprit que d'une véritable maladie. Le phénomène reste toutefois intéressant, rappelant qu'être une autorité dans un domaine ne signifie pas nécessairement qu'on le soit dans un autre domaine. Espérons que la maladie du Nobel n'atteigne pas le stade épidémique.