Est-ce qu'une intelligence artificielle pourra un jour écrire le mémoire d'un étudiant à sa place ?

Un simple clic et, hop, le mémoire est écrit et prêt à être évalué. S'il s'agit d'un rêve pour beaucoup d'étudiants, est-ce que ce sera un jour une réalité ?

Est-ce qu'une intelligence artificielle pourra un jour écrire le mémoire d'un étudiant à sa place ?
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L'intelligence artificielle (IA) a peu à peu investi tous les pans de la société, y compris le domaine de la création de contenus. A l'heure actuelle, plusieurs programmes basés sur l'IA sont déjà capables d'écrire des textes entiers à la place des humains. C'est ce que l'on appelle "la rédaction assistée par l'intelligence artificielle". En résumé, ces technologies se basent sur des grands ensembles de textes existants afin d'en extraire le sens et en créer de nouveaux. Dans certains cas, l'humain doit énormément repasser derrière, dans d'autres, son intervention est très limitée (mais pour l'instant toujours nécessaire).

"Certaines IA écrivent de manière plus naturelle que d'autres, cela va dépendre des données qu'elles ont à leur disposition et de la technologie utilisée", explique Axel Legay, professeur d'informatique à l'UCLouvain. La technologie GPT-3, créée par Elon Musk, est l'une des plus efficaces sur le marché. Elle est par exemple capable de produire des pages et des pages de texte cohérent sur base d'un début de phrase.

Le mois dernier, Mike Sharples, un professeur émérite de l'Institute of Educational Technology de l'Open University (Angleterre) s'étonnait d'ailleurs sur Twitter que cette IA ait pu compléter une question de départ en produisant un texte agrémenté de références bibliographiques.

Certaines des références utilisées étaient fausses, mais suffisamment plausibles pour ne pas alerter d'éventuels correcteurs. Même si la technologie souffre encore de quelques lacunes, il n'en fallait pas plus au professeur pour affirmer que "n'importe quel étudiant peut maintenant générer un essai ou un devoir original complet en quelques secondes".

Peut-on réellement écrire un mémoire entier en quelques secondes ?

Pour Hugues Bersini, directeur du laboratoire d'intelligence artificielle de l'ULB, il faut distinguer les deux parties d'un mémoire : la partie théorique et la partie pratique. "Pour la partie théorique, une IA n'aurait aucun mal à écrire des pages entières en se servant de textes scientifiques qui existent déjà. Quand on y réfléchit, c'est d'ailleurs exactement ce que fait l'étudiant quand il consulte des ouvrages existants." En revanche, selon lui, ce serait beaucoup plus compliqué d'utiliser une IA pour la partie pratique. "Dans cette partie, on va demander à l'étudiant un travail original. Comme l'IA se base sur des choses qui existent déjà pour fonctionner, être original me paraît vraiment compliqué. Est-ce qu'une intelligence artificielle serait capable de nous bluffer ? J'en doute", détaille-t-il.

Pourtant, par le passé, une IA est déjà parvenue à créer de toutes pièces une chanson des Beatles en se basant sur l'entièreté de leur répertoire. "Si on n'avait pas su que la technologie de l'intelligence artificielle existait, on se serait laissé berner", reconnaît le professeur. "Mais, étant donné qu'on sait que cela existe, ça nous surprend tout de suite beaucoup moins. Pour proposer quelque chose de vraiment original, il faut se servir de ses connaissances du monde social, de son environnement, tenir compte des attentes du professeur, tout en s'en éloignant un peu pour les surprendre. Or, n'oublions pas qu'une IA est dépourvue de capacités relationnelles ou d'intelligence émotionnelle."

Axel Legay, professeur d'informatique à l'UCLouvain, estime, lui, que cela dépend du type de mémoire. "Si le mémoire contient beaucoup de texte, l'IA peut déjà faire quelque chose de bien. En sciences humaines, il y a généralement plus de texte, ce qui fait que l'IA pourrait vraiment être très efficace. En sciences dures, elle pourrait aider l'étudiant à formaliser un problème complexe. Plutôt que de demander de l'aide à un professeur, il pourrait faire appel à une IA pour lui donner un coup de pouce", explique l'expert.

Comment les universités s'adaptent-elles face à l'intelligence artificielle ?

"S'assurer que l'étudiant fasse lui-même sa partie théorique est un vrai défi", reconnait Hugues Bersini. "Les étudiants savent déjà que l'IA peut leur être utile", confirme Axel Legay. Les universités sont donc contraintes de s'adapter, et elles le font déjà !

A l'heure actuelle, les logiciels anti-plagiat sont de plus en plus pointus. Le principal problème auquel ils doivent faire face est, on l'a dit, que l'IA crée un nouveau texte et ne se contente pas de recopier des phrases qui existent ailleurs, cela rend donc la détection du plagiat compliquée. Toutefois, ce problème existe depuis la nuit des temps. "Quand un étudiant s'inspire d'un autre mémoire pour faire le sien, reprend des idées en les reformulant, c'est déjà une forme de plagiat", note Axel Legay. Pour contrecarrer cela, les logiciels anti-plagiat font donc appel à... l'intelligence artificielle ! "C'est un peu comme le virus et l'antivirus", résume Hugues Bersini. "Si une machine est capable de créer quelque chose, elle est aussi capable de détecter le processus de création qui se cache derrière. On se trouve actuellement au cœur d'une course-poursuite entre les deux."

Au-delà du logiciel anti-plagiat, les professeurs ont également un rôle à jouer lorsqu'ils corrigent un mémoire. S'il insiste sur le fait que la partie théorique est importante, Hugues Bersini avoue ainsi accorder une attention particulière à la partie pratique lorsqu'il évalue un mémoire. "Car c'est la partie la plus originale du travail de l'étudiant", explique-t-il. Et, par définition, celle la moins susceptible d'être touchée par l'IA.

Pour Axel Legay, les professeurs ne sont pas non plus nés de la dernière pluie. "On connait nos étudiants", explique-t-il. "Si le style du mémoire diffère du leur, on va vite s'en rendre compte. On va aussi le remarquer lors de la présentation orale. Pour moi, les étudiants ne doivent pas être trop optimistes sur le fait qu'ils pourraient ne rien faire du tout pour leur mémoire."

L'IA pourrait-elle être autorisée dans les mémoires ?

Qu'on l'apprécie ou non, l'intelligence artificielle est là et il faut en tenir compte. Pour Axel Legay, elle n'est d'ailleurs pas une mauvaise chose. "Si elle aide l'étudiant à faire son mémoire, comme pourrait l'aider un professeur, je n'y vois personnellement pas d'inconvénient", dit-il. "Il faut simplement mettre le curseur au bon endroit. Pour moi, elle pourrait l'aider à faire son mémoire, mais pas tout faire à sa place. Le but d'un TFE reste que l'étudiant en retire quelque chose dans son futur métier. L'intelligence artificielle va arriver de plus en plus. On peut soit se braquer et s'offusquer que l'étudiant l'utilise, soit l'accompagner et introduire son arrivée de façon douce en sciences dures."