Les chiens errants qui survivent à Tchernobyl ont muté. Et c'est peut-être une bonne nouvelle pour les humains
Des chercheurs ont étudié pour la première fois la génétique de grands mammifères vivant auprès de la centrale nucléaire accidentée de Tchernobyl.

- Publié le 07-03-2023 à 17h38
- Mis à jour le 07-03-2023 à 17h58

En avril 1986, la plus grande catastrophe nucléaire au monde à ce jour se produit dans la centrale de Tchernobyl, dans l'actuelle Ukraine. L'explosion de vapeur à l'intérieur du réacteur 4 et les incendies qui ont suivi libèrent de grandes quantités de césium-137, d'iode-131 et d'autres radionucléides. Une zone de 2600 km2 s'étendant autour de la centrale électrique est maintenant connue sous le nom de zone d'exclusion de Tchernobyl (CEZ).
Dans la CEZ, la nature a repris ses droits, comme nous l'expliquait il y a peu le zoologiste ukrainien Oleksii Vasyliuk. "C'est aujourd'hui la plus grande forêt sauvage d'Europe centrale. Les animaux sauvages ne vivent pas assez longtemps pour ressentir les effets des radiations, ils vivent donc calmement leur vie dans la nature." Parmi ceux-ci, vivent aussi des centaines de chiens errants, que l'on pense être (au moins en partie) les descendants des chiens domestiques abandonnés sur place par les habitants et les travailleurs, obligés de quitter les lieux dans la précipitation après l'accident. Ces chiens sont en train de faire l'objet d'une étude génétique qui pourrait nous éclairer sur la façon dont un organisme proche du nôtre subit les impacts et résiste à un environnement irradié.
Génétiquement distincts entre eux et des autres chiens dans le monde
Ces dernières années, des chercheurs américains ont collecté quelque 300 échantillons de sang et ont séquencé le génome des chiens vivant à différents endroits de Tchernobyl : loin de la centrale (45 km), proche (15km) et en plein dans l'épicentre de l'explosion.
Ils en retirent deux principaux résultats : tout d'abord, plus ces chiens vivent près de l'ex-centrale, plus ils portent des traces de l'irradiation dans leur organisme. Le taux de césium 137, radionucléide toxique, est ainsi 200 fois plus élevé pour les chiens vivant tout près de la centrale que pour ceux à 15 km. "Des analyses antérieures sur de petits mammifères avaient montré une association positive entre la dose interne moyenne et la proximité du réacteur", précisent le chercheur Tim Mousseau et ses collègues.
Par ailleurs, parmi tous ces chiens, les chercheurs ont aussi pu identifier des populations génétiquement distinctes des unes des autres. Plus précisément, ces groupes se répartissent selon les trois endroits liés aux différents niveaux d'exposition aux radiations. Les radiations plus ou moins fortes pourraient donc avoir rendu ces groupes de chiens de Tchernobyl génétiquement distincts les uns des autres. Mais aussi des autres chiens du monde entier.
Cataractes comme après Hiroshima et Nagasaki
Les chercheurs doivent à présent poursuivre les études pour essayer d'établir formellement ce lien, tenter d'identifier quelles mutations génétiques proviennent des radiations et lesquelles peuvent provenir d'autres facteurs comme la consanguinité. Ils veulent aussi identifier ce qui dans leur ADN a aidé les chiens face aux radiations, mais aussi leurs faiblesses face à ces mêmes rayonnements.
Tim Mousseau et son équipe ont en tout cas observé sur les chiens des pathologies semblables à celles constatées chez les survivants de la bombe atomique au Japon pendant la Seconde Guerre mondiale. Par exemple, les canidés ont des taux accrus de cataractes, car les yeux sont les premiers tissus à montrer des signes d'exposition chronique aux rayonnements ionisants. Les scientifiques sont également en train de rechercher d'autres anomalies du développement, telles que des tumeurs, des tailles de cerveau plus petites et des changements de symétrie. Dans de précédentes études, Tim Mousseau avait observé des tumeurs et des cerveaux plus petits chez les oiseaux de Tchernobyl de même que des développements anormaux sur les plantes et les insectes. Jusqu'à 40 % des oiseaux mâles pouvaient aussi être stériles dans les zones les plus contaminées. Des taux de mutations génétiques élevés ont aussi été montrés chez certaines espèces comme les hirondelles.
"L'abondance des populations d'animaux sauvages dans la CEZ a été considérablement réduite à la suite de l'accident, et bien que certaines espèces semblent s'être rétablies, probablement en raison d'un manque de perturbation humaine, beaucoup ne l'ont pas fait", résume aussi la nouvelle étude.
Des informations utiles pour les humains
"À ce jour, aucune étude génétique des populations d'organismes de Tchernobyl n'a inclus de mammifères de grande taille, tels que les canidés. Ainsi, les mammifères non humains de la CEZ sont largement sous-étudiés, malgré leur potentiel à offrir des informations importantes sur l'histoire et la survie de la vie dans cet environnement hostile", indiquent les chercheurs. L'étude à long terme pourrait en effet fournir des informations sur la façon dont les animaux et les humains peuvent vivre actuellement et dans le futur dans des régions du monde soumises à une "agression environnementale continue" et dans l'environnement à haute radiation de l'espace. Ces recherches pourraient aussi notamment aider à découvrir les variants génétiques qui améliorent la résistance au cancer.
Cependant, vu la guerre et la baisse du nombre de touristes visitant le site et laissant des restes de nourriture, les chiens de Tchernobyl ont du mal à s'en sortir. Des associations s'attachent donc à fournir de la nourriture aux chiens errants, ainsi que des soins vétérinaires.
