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Dans quelle mesure le stress est-il nuisible à la grossesse ?

Laurence Dardenne

Publié le - Mis à jour le

Si vous pleurez pendant votre grossesse, votre bébé sera un enfant triste; il risque même de ne pas grandir Et si vous êtes trop stressée, vous n’imaginez pas toutes les conséquences sur son développement et sa santé ! Des artères utérines spasmées, en cas d’énervement. Voilà le type d’info - intox ? -, bien culpabilisante et stressante, que l’on peut lire, notamment, sur Internet. Des clichés balancés parfois sans le moindre fondement scientifique, souvent sans nuance, qui ne feront qu’entretenir, voire générer un stress déjà trop souvent vécu par les mamans. Celles-là mêmes qui s’informent comme elles peuvent, plus encore au cours de cette période si particulière de la vie qu’est la grossesse.

Mais au fond, le stress est-il nécessairement nuisible à la grossesse ? De plus en plus souvent, gynécologues, sages-femmes, pédiatres ou médecins traitants sont questionnés à ce sujet par de futures mamans manifestement inquiètes. Si des études, de plus en plus nombreuses, attestent bien que le stress maternel est un facteur de risque, de nombreuses nuances s’imposent, comme l’ont expliqué divers intervenants à un débat sur le sujet récemment organisé à l’UCL.

Depuis longtemps, les obstétriciens savent que le stress est incriminé dans l’accouchement prématuré, qu’il est un facteur de petit poids de naissance. On sait à présent qu’il peut également avoir des répercussions sur le développement de l’enfant, essentiellement les troubles des rythmes chez les petits (alimentation, sommeil) et, par la suite, des troubles d’hyperkinésie et de l’attention. "Ces données, soit une vingtaine d’études indépendantes, relatives aux troubles de développement de l’enfant en lien avec le stress prénatal, inquiètent les mamans", nous dit Luc Roegiers, professeur à l’Institut de recherche santé et société à l’UCL et pédopsychiatre aux Cliniques universitaires Saint-Luc. Sous sa direction, en collaboration avec Françoise Molénat, pédopsychiatre au CHU de Montpellier, sortira d’ailleurs dans les prochains jours un ouvrage collectif intitulé "Stress et grossesse : quelle prévention pour quel risque ?" (1).

"Nous sommes aujourd’hui face à un grand paradoxe : au lieu de pouvoir trouver là une motivation à chercher des "contre-poisons" au stress, ces informations ne font qu’augmenter le stress de ces futures mères. De plus en plus, on met en évidence les problèmes médicaux de la grossesse et les risques touchant les bébés, à travers une médecine de plus en plus spécialisée, avec un nombre croissant d’intervenants. D’où cette inquiétude qui ne contribue pas toujours à la sécurité émotionnelle des femmes enceintes et des couples pendant la grossesse."

Le stress serait donc plus présent et plus intense qu’avant. Mais quels en sont les principaux facteurs ? "Outre la médicalisation de la grossesse, qui fait peur pour rassurer ensuite, on sait qu’il existe deux grands facteurs de stress, répond le pédopsychiatre. D’une part, l’affaiblissement du couple et de la famille, qui représente moins un point d’appui qu’autrefois, et, d’autre part, la difficulté des femmes à combiner les exigences professionnelles et de carrière avec la grossesse, car la femme reste pénalisée par sa grossesse dans le trajet professionnel".

En réalité, l’ouvrage en question ne s’attarde pas à ces questions sociétales sur lesquelles bien faible est finalement le pouvoir d’action. "Le livre tend à donner des pistes pour ce qui est "travaillable"", tient à préciser le professeur Roegiers. Cet ouvrage représente, de par la quarantaine de contributions, ce que peut être un travail interdisciplinaire où chacun prend une place en tenant compte de celle de l’autre, sage-femme, médecin traitant, gynécologue, anesthésiste, psychologue Nous avons voulu construire une cohérence".

"E n écrivant ce livre, j’ai appris beaucoup de choses comme le fait que le concept même de stress est à la base de nombreux malentendus. Le stress est une notion à la fois simple à l’intuition, mais complexe à l’analyse multidimensionnelle. C’est un objet flottant parfois non identifié entre biologie et psychologie, entre causes et effets, entre adaptation positive et excitation destructrice, entre normal et pathologique; en ce qui concerne la grossesse, bien sûr entre mère et bébé. Lorsque les gens parlent de stress, ils définissent au moins trois entités : les causes, l’émotion (anxiété, angoisse) et les conséquences en termes biologiques qui sont les décharges d’hormones. Principal niveau de préoccupation, puisque c’est là que le corps de la maman et celui du bébé en développement vont être touchés par les décharges hormonales liées à cette réaction de stress. Très souvent, les femmes enceintes, parce qu’elles se sentent anxieuses, se disent : ma vie existentielle est en train d’envahir mon bébé, ces pensées lui plombent l’existence, et cela va définir son développement. Il est complètement erroné de croire cela, car les pensées ne traversent pas la barrière placentaire. Cela dit, dans certains cas, et pas toujours quand la femme en a conscience, il y a effectivement des passages de cortisol qui, à certains moments de la grossesse, peuvent être défavorables pour le bébé."

Alors, quel message faire passer pour éventuellement rassurer les mamans ? " On peut dire que si l’évolution au sens darwinien a privilégié ces mécanismes du stress, c’est que cela a un sens adaptatif, nous répond Luc Roegiers. Et de fait, le stress est important pour la femme enceinte et pour le bébé. Il participe, par exemple, entre autres à la grande adaptation de ce qu’est l’accouchement. On sait aussi que le bébé a besoin de ces hormones de stress pour sa maturation pulmonaire, c’est-à-dire pour adapter ses poumons à la vie aérienne en fin de grossesse ".

Il faut donc se dire que "le stress, au départ, n’est pas que négatif, et que, jusqu’à un certain point, il a une valeur adaptative. Ensuite, il faut savoir que ce n’est pas parce que l’on ressent pendant la grossesse de l’énervement ou de l’anxiété que, nécessairement, le bébé en souffre. Enfin, si, en début de grossesse, certaines questions ne sont pas stabilisées, il faut tout de suite en parler à son médecin traitant ou à son gynécologue afin de pouvoir travailler cela ensemble. Le médecin traitant va pouvoir accueillir cette émotion, donner des clés de compréhension et parfois de prévention quand il s’agit de problèmes somatiques, que l’on s’inquiète ou s’interroge par rapport à une malformation, une naissance prématurée ou simplement l’accouchement. Ce sont des questions qui ne sont pas des fatalités et que beaucoup de femmes éprouvent aujourd’hui".

(1) Stress et grossesse. Quelle prévention pour quel risque ?, sous la direction de Luc Roegiers et François Molénat, Editions Erès, 25 €.

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