Deux nouveaux pas ont été franchis dans la lutte contre l'obésité et le diabète de type 2, par le Pr Patrice Cani, chercheur Welbio au Louvain Drug Research Institute et son équipe, dont Hubert Plovier, aspirant FNRS. Leurs travaux viennent d'être publiés dans la prestigieuse revue scientifique Nature Medicine.

Via deux traitements distincts basés sur une bactérie appelée Akkermansia muciniphila, ils sont parvenus à stopper, chez la souris, le développement de ces deux maladies très répandues. Reste à présent à confirmer ces résultats chez l'homme pour pouvoir alors envisager le développement d'un nouveau médicament, qui pourrait être mis sur le marché dans plusieurs années. Et s'avérer utile non seulement pour les patients diabétiques de type 2 et obèses, mais aussi contre les maladies cardiovasculaires.

Explications de cette double première mondiale avec le Pr Patrice Cani.

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Qui est Akkermansia ?

Il s'agit d'une bactérie qui a été isolée pour la première fois de l'intestin de l'homme en 2004, par le Pr Willem de Vos de l'Université de Wageningen, aux Pays-Bas. Elle vit dans l'intestin de chacun d'entre nous au niveau de la couche de mucus, qui sépare les bactéries des cellules de l'intestin. On peut en quelque sorte considérer Akkermansia comme un gardien de la barrière intestinale. Dans la littérature scientifique et d'après les résultats que nous avons obtenus ces dernières années en laboratoire, on sait que cette bactérie est moins présente dans les intestins en cas d'obésité et de diabète de type 2; cela est avéré à la fois chez la souris et chez l'homme. Par ailleurs, en 2013, notre équipe de l'UCL a publié une étude montrant qu'administrer la bactérie vivante, dans le modèle murin, permet de diminuer le gain de poids corporel ainsi que le diabète. Notre but était alors évidemment de tester cette bactérie chez l'homme.


Ce que vous avez fait et qu'avez-vous pu mettre en évidence?

Il a fallu chercher un milieu de culture dans lequel faire pousser la bactérie, qui soit théoriquement compatible avec l'ingestion chez l'homme. Car au départ, cette bactérie ne poussait que sur du mucus de porc... Nous avons découvert un milieu de culture qui permettait de faire ce passage de l'animal à l'homme. En pasteurisant la bactérie, c'est-à-dire en la chauffant à 70° dans le but de la rendre plus stable (car elle est sensible à l'oxygène), l'utiliser plus longtemps et plus facilement, nous nous sommes rendu compte que cette pasteurisation décuplait son activité. Elle s'est avérée en effet deux fois plus efficace en termes de diminution du gain de poids corporel et du diabète de type 2.


Cette découverte fut une surprise?

En effet, on ne s'attendait pas au départ à ce que la pasteurisation potentialise l'activité de la bactérie et la rende beaucoup plus efficace. Elle permet non seulement de corriger la maladie mais aussi de la prévenir, une première mondiale! En tant que chercheurs, nous nous sommes donc amusés à essayer de comprendre pourquoi cette pasteurisation permettait d'activer davantage l'efficacité d'Akkermansia. Pourquoi celle-ci se comporte différemment lorsqu'elle est vivante ou pasteurisée.

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Et c'est alors que vous avez fait une deuxième découverte?

Effectivement, nous avons observé que sur la membrane externe ou le pourtour de la bactérie se trouvait une protéine fortement présente, nous pensons qu’elle communiquerait avec notre organisme. Cette protéine reste également active (vivante) après avoir été chauffée à 70°. La pasteurisation élimine donc ce qui n'est pas nécessaire au sein d'Akkermansia et préserve la protéine, ce qui explique son efficacité démultipliée. Nous avons alors testé la protéine, qui a été isolée et produite par génie génétique pour l'administrer à des souris. Et notre équipe a pu observer qu'elle permet de reproduire les effets identiques à ceux de la bactérie Akkermansia pasteurisée. En d'autres mots, en ne prenant qu'un des constituants de la bactérie, on arrive à reproduire tous ses effets bénéfiques, comme le fait de stopper le développement de l'obésité et le diabète de type 2.


Cela constitue un réel espoir de nouvelle thérapie pour de nombreux patients?

Oui, nous allons effectivement essayer de développer cette potentielle protéine comme un futur médicament. Akkermansia est, rappelons-le, présente au niveau de la couche de mucus où elle est vraiment considérée comme un gardien de la barrière intestinale. Or on sait que la porosité de l'intestin se retrouve typiquement chez les sujets obèses, diabétiques de type 2, ou encore en présence d'un cancer, d'inflammation, d'anxiété ou de consommation d'alcool. La perméabilité intestinale est responsable du passage de certaines toxines bactériennes dans le sang, qui contribuent au développement du diabète, de l'inflammation, au fait que certains sujets obèses ont toujours faim… Bref, à toute une série de mécanismes associés à cette barrière. Que ce soit Akkermansia pasteurisée, vivante ou la protéine, on arrive à bloquer le passage des toxines dans le sang et à renforcer ainsi les défenses immunitaires de l'intestin, chez la souris. Cette protéine (Amuc 1100) donne donc un espoir thérapeutique pour d'autres maladies, au cours desquelles la barrière intestinale est abîmée, telles que l'inflammation de l'intestin, en cas de stress, d'alcoolisme, de maladies du foie ou encore de cancer.


Il reste néanmoins à confirmer ces résultats chez l'homme…

De fait, depuis décembre 2015, des tests cliniques sont menés chez l'homme aux Cliniques universitaires Saint-Luc, dans une cohorte de personnes présentant des facteurs de risques cardiovasculaires (surpoids, obésité, trop de cholestérol ou encore un diabète de type 2). Ils viennent de franchir la première étape, celle de la sécurité qui a montré que la bactérie ne semble pas induire d'effets secondaires. Qu'elle soit pasteurisée ou vivante, elle peut être administrée sans danger pendant plusieurs jours (de 15 jours à trois mois de traitement, en l'occurrence pour les essais cliniques). Quant à l'efficacité, que ce soit au niveau du diabète, de l'obésité, de l'hypercholestérolémie…, on ne peut pas encore se prononcer à l'heure actuelle, l'étude en cours étant réalisée en aveugle. Les résultats de l'étude qui vise à explorer les différentes pistes sont attendus pour fin 2017.


En terme d'échéances et d'espoirs, qu'est-ce que cela signifie pour les patients?

On ne s'attend bien sûr pas d'emblée à traiter le diabète ou l'obésité. Mais si l'on a déjà des paramètres améliorés sur le taux de sucre dans le sang et le taux de cholestérol, ce serait déjà bingo en soi! Et s'il y a plus, tant mieux. En termes de traitement à proprement parler, si l'on devait avoir des effets positifs chez l'homme (ce que l'on ne saura que fin de l'année prochaine), le développement d'un produit à base d’Akkermansia, que ce soit un accompagnement préventif ou un traitement thérapeutique, prendra encore quelques années.



Quelques chiffres

Aujourd'hui, plus d'un Belge sur trois (35 %) est en surpoids et près d'un sur 5 (15 %) est obèse.

En 2025, un Belge sur dix sera diabétique

En 2014, au niveau mondial, on dénombrait 1,9 milliard de personnes en surpoids, 600 millions d'obèses et 400 millions de diabétiques.