Laisser bébé manger avec les doigts pourrait l’aider à éviter le surpoids, selon une étude qui vient de paraître dans le British Medical Journal (voir ci-contre). C’est une étude "originale et qui demande réflexion", selon Marie-Josée Mozin, diététicienne pédiatrique, présidente honoraire du Club européen des diététiciens de l’enfance. Sans avoir pu prendre connaissance de cette publication plus en détail, et à défaut d’avoir pu en analyser la méthodologie ou encore d’avoir pu consulter la littérature récente à ce sujet, la spécialiste a toutefois accepté de répondre à quelques questions, y voyant "un aspect intéressant à souligner, en l’occurrence la durée du repas".

"J’accorde personnellement une grande importance à la durée des repas dans la prévention et dans la prise en charge de l’obésité infantile et aussi chez l’adulte. Il est évident que lorsque le bébé mange avec les doigts, il prend davantage de temps que lorsqu’on l’oblige à avaler le contenu d’une cuillère dans un rythme choisi par l’adulte. La durée du repas a une influence sur la perception correcte de la satiété. On sait en effet que, pour la perception de la satiété, c’est beaucoup mieux de manger lentement. Dès que l’on commence un repas, en effet, il y a une production de sécrétions gastriques qui se met en place et qui va partiellement remplir l’estomac. Je trouve donc que manger avec les doigts est plutôt une bonne idée. On dit d’ailleurs souvent aux parents qu’il faut laisser l’enfant un peu chipoter lui-même "

Dans les écoles certainement, mais peut-être aussi parfois à la maison, on ne prend pourtant pas toujours le temps nécessaire pour manger…

En effet, ce qui se passe dans les écoles m’inquiète beaucoup. Dès que l’enfant entre à l’école, on lui apprend à manger entre les repas, avec les collations, et en plus, à manger vite. Je déplore en effet que l’école et son organisation des repas apprennent aux élèves à manger à toute vitesse. Certains ne disposent que de 10 à 15 minutes (entrée au réfectoire, installation à table, sortie du réfectoire !). Ce n’est certainement pas une bonne façon de faire et, dans la prévention de l’obésité, on devrait réfléchir à cet aspect des choses.

Il y a le temps, mais aussi la quantité…

De fait, lorsque le bébé est nourri à la cuillère, il faut qu’il vide une quantité qui n’a pas été choisie par lui, mais qui est définie par des "recommandations". Comme : un nourrisson doit manger 5 fois 200 ml, parce que cela a été décidé par de savants calculs Or, il n’y a rien de plus individuel que les quantités par repas, qui peuvent par ailleurs varier chaque jour. On sait très bien que, chez l’adulte, il y a des jours où l’on mange plus et d’autres où l’on mange moins; il y a une variation des besoins physiologiques selon les jours, en fonction de l’activité physique des 48 heures qui précèdent, de la vitesse de croissance, On n’imaginerait pas obliger un adulte à manger exactement la même quantité dans son assiette tous les jours, alors pourquoi imposer des quantités aux enfants ? C’est une erreur que l’on commet. Il faut donc laisser le temps à l’enfant de se servir et de choisir les quantités qu’il veut manger. Si vraiment il ne mange rien et que sa courbe d’évolution staturo-pondérale est mauvaise, alors on peut se poser des questions. Ce sont les pédiatres et médecins qui suivent les enfants qui déterminent si l’évolution staturo-pondérale est correcte ou non. Ce sont aussi ces professionnels de la santé qui proposeront les corrections des apports alimentaires éventuelles. Mais si la courbe est parfaite et que le pédiatre est content, qu’on fiche la paix à l’enfant !

Y a-t-il d’autres avantages à manger avec les doigts ?

Oui, le fait de manger avec les doigts permet aussi à l’enfant de faire mieux connaissance avec la texture, l’odeur et le goût des aliments proposés.

Faut-il pour autant extrapoler et dire que tous les enfants doivent manger avec les doigts ?

Non, je ne pense pas. En revanche, je crois que l’on doit laisser le temps à l’enfant de manger, on doit le laisser reconnaître quand il a mangé assez, on ne doit pas l’obliger à vider son assiette

Quelles sont les erreurs le fréquemment commises par les parents en ce qui concerne l’alimentation de leur(s) enfant(s) ?

Très souvent, on observe une certaine inquiétude de la part des adultes, qu’ils soient parents mais aussi soignants, vis-à-vis d’un enfant qui ne termine pas le repas, dont les quantités, une fois encore, n’ont pas été choisies par lui mais par un adulte qui croit bien faire. Seul l’enfant peut percevoir ses besoins nutritionels. C’est aussi le "forcing" dont on a démontré l’effet négatif à long terme. Jusqu’à l’âge adulte ce forcing induit une surconsommation par rapport aux besoins réels. Une autre erreur est le remplacement du repas non consommé par des sucreries ou autres desserts.

Et au niveau des aliments, quelles sont les principales erreurs ?

Le choix des boissons : la seule boisson justifiée est l’eau. Certains parents donnent en effet beaucoup de lait, ayant l’impression que c’est une boisson alors que le lait et les jus de fruits (même sans sucre ajouté) sont des aliments. Des liquides et non des boissons. Quand un enfant a soif, entre les repas, ce n’est pas avec du lait et des jus de fruits qu’il faut le désaltérer, mais bien avec de l’eau, sans grenadine ou autre sirop Il convient également de faire attention à l’excès de protéines. Une étude a effectivement déterminé un lien entre l’excès de protéines durant la première année, voire les premiers mois de vie, et une tendance à l’obésité vers l’âge de 7-8 ans. Un excès de protéines mène à la mise en place de mécanismes de surpoids chez certains. C’est la raison pour laquelle on recommande peu - juste ce qu’il faut, mais pas trop - de protéines. Soit de l’ordre de 10 g par année d’âge, qui est beaucoup moins que ce que l’on donne habituellement.

Il y a aussi des aliments, comme les fruits, qui sont effectivement très bons pour la santé mais ce n’est pas pour autant qu’il faut en manger un demi-kilo par jour. Très souvent, à cet âge-là, ce sont des petites erreurs qui permettent de rétablir l’équilibre.

En résumé, quelques conseils aux parents ?

Faites confiance à l’appétit de l’enfant, ne le faites pas manger entre les repas mais donnez-leur le droit de ne pas manger s’ils n’en ont pas envie. Cela dit, s’il ne mange pas à table ce qu’il a dans son assiette, pas question de lui donner des sucreries en échange. Dites-lui : très bien, tu ne manges pas, rendez-vous au prochain repas ! Si cela se reproduit plusieurs fois, alors , évidemment, on en parlera avec le médecin.