TÉMOIGNAGE

Pour un proche, a fortiori sans doute un parent d'enfant vivant avec un indicible mal-être, parler de cette souffrance n'est pas facile, car il s'agit de «se mettre «en situation» et que, dans cette attitude, on revit physiologiquement ce que l'on exprime, on ressent des palpitations, l'estomac se noue.»

Schizophrénie, autisme, dépression, troubles obsessionnels compulsifs..., sans aller jusqu'à affirmer qu'il y a autant de maladies mentales qu'il y a de cas, un vécu n'est pas l'autre.

Pour ce père, la première approche de la maladie mentale de son enfant s'est faite de manière sournoise. «Un doute qui surgit sur une attitude, une déclaration. Quelque chose qui dévie du «normal». Bien sûr, chacun de nous est parfois un peu fou-fou; mais pas fou.»

Puis, le doute s'installe, l'inquiétude aussi. «Parfois, de longues périodes sans accroc et on se dit que ce n'était qu'une fausse alerte. Puis d'autres signes reviennent et se jouent de l'espoir qui s'était réinstallé».

Comme l'a écrit Harold Searles (Folio, essais 420) «l'essai pour rendre l'autre fou» est enraciné dans la démarche du psychotique, lui qui a perdu ses repères, qui s'est recréé les siens et veut nous les faire accepter.

«Pour lui, ce qu'il pense et ressent «est», au même titre que la réalité «est» pour nous. Mais sa vision est décalée. Est-elle cohérente? Cela reste mystérieux pour celui qui veut suivre dans ses «délires» la personne proche».

Certaines civilisations prêtaient effectivement l'oreille aux fous, interprétaient leurs dires divinatoires, persuadés qu'il s'agissait de paroles divines. Nous en sommes loin aujourd'hui. «Pour chacun d'entre nous, il y a deux réactions possibles.

La première est de se détourner des attitudes psychopathologiques, de «préserver» sa normalité à soi, de fuir, ou du moins de rompre le contact affectif. C'est le rejet du malade qui peut d'ailleurs s'exprimer en lui répétant ad libitum le discours que lui rejette à son tour. C'est confirmer l'isolement dans lequel il est plongé. Souvent, l'entourage familial du patient subit subrepticement ce même isolement. La souffrance des proches est liée à la perception - provisoirement irréversible - qu'ils ont de l'inéluctable éloignement mental de l'un des leurs, alors qu'ils avaient tout fait pour l'éviter et que tous leurs efforts pour le ramener leur semblent vains. L'inexplicable s'installe, dérange, épuise.

L'autre attitude consiste à essayer d'entrer dans le monde du psychotique, au risque «d'être rendu fou» par lui, de rester proche sur tous les plans, sauf peut-être le plan rationnel. Avec l'espoir que d'une manière ou d'une autre, par des voies mentales tout aussi inexplicables que ses discours, il s'accroche à quelque chose pour revenir dans le monde réel, celui où le commun des mortels se sent bien.

Finalement, la maladie mentale nous renvoie toujours à notre propre finitude. L'accepter aide à accepter le malade.»

© La Libre Belgique 2003