Reportage

Tadam : entrée strictement réservée aux patients. On se trouve dans le cœur historique de Liège, quartier Cathédrale nord, haut lieu des toxicomanes. Le commissariat de police, flambant neuf, fait le coin de la rue, à cinquante mètres. Dans le sas de Tadam, une caméra veille. Pas question de passer la porte sécurisée si on n’est pas dûment enregistré dans le programme de traitement assisté par diacétylmorphine - la forme pharmaceutique de l’héroïne. Ce projet-pilote supervisé par l’Université de Liège, baptisé Tadam, s’adresse aux personnes dépendantes à l’héroïne depuis de longues années et qui n’ont jamais réussi à décrocher, malgré l’important réseau d’aide et de soins. La galère continue, comme la dégradation physique et la marginalisation sociale. Des toxicomanes insensibles aux traitements à la méthadone. Ce produit de substitution à l’héroïne, utilisé depuis le début des années 90 a l’avantage de stabiliser les héroïnomanes sans procurer d’euphorie.

Pour cette fraction d’héroïnomanes, qui résistent à toutes les offres de traitement, plusieurs pays européens (la Suisse, les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Espagne) ont tenté l’administration d’héroïne pharmaceutique. Dans tous les cas, ces expériences ont conclu à l’efficacité supérieure de ce traitement par rapport à l’administration de méthadone : amélioration de l’état de santé, baisse des comportements à risques, diminution de la criminalité.

"C’est un peu bizarre, sourit Philippe, 42 ans . Jusqu’ici, on nous collait au trou à cause de l’héro et maintenant, on veut nous en donner." Casquette vissée sur ses cheveux coupés en brosse, piercing sur l’aile du nez, il sort de la salle de traitement. Calme, serein. "Je prends de la méthadone depuis 20 ans." En plus de l’héroïne, pas à la place. Un pis-aller quand il est vraiment à sec. Ou quand le dealer n’est pas au rendez-vous. "La méthadone m’a aidé à ne pas être en manque quand je suivais une formation en bâtiment."

Philippe a intégré le programme Tadam il y a 15 jours. "Je vois la différence financièrement. D’habitude, quand j’ai touché le CPAS, après 3 jours, je n’ai plus rien. Là, il me reste de l’argent, comme une personne normale. Je peux acheter des glaces à mon fils." Un gamin de 9 ans, à qui il dit sobrement qu’il doit "faire une course" quand il s’éclipse pour le traitement du soir. La plage horaire est précise : entre 16h30 et 18h30. Pour venir de Jemeppe en bus, il faut compter une heure de trajet et autant pour le retour. Deux fois par jour. "Ça prend toute la journée." N’empêche, c’est plus relax qu’avant, quand il fallait "toujours courir après sa came". A l’extérieur, il fumait un gramme, un gramme et demi par jour, "en fonction des finances". Même en prison - 5 ans au total - il n’a pas arrêté : "Il y a autant de drogue que dehors. C’est juste plus cher." Ici, il en est à 350 mg de diacétylmorphine le matin et 300 mg le soir. Un traitement en cours de réglage. "Il me faut encore de temps en temps une bille pour le soir." Une bille, en rue, c’est 25 euros. "Avant, je la fumais tout de suite. Maintenant, je mets la moitié de côté, pour un autre jour."

Juste avant le Tadam, Philippe a fait une tentative de suicide. "J’en avais marre de faire souffrir mon entourage à cause de l’héro." En deux semaines, il a déjà l’impression de remonter. Avec l’espoir de décrocher un jour ? "Il y a de l’espoir et on espère. Mais je crois que c’est utopique. Je pense que je vais mourir avec ça." Ce qui l’angoisse, c’est la durée du programme, limitée à 12 mois. "Qu’est-ce qui va arriver dans un an ? On va me retaper dans la rue et je devrai me débrouiller comme avant ?"

Dans la salle d’attente, un couple d’un âge indéfinissable ne tient pas en place. Elle n’arrive pas à souffler dans l’éthylotest, lui ne trouve plus sa carte d’identité. Agité, nerveux, accroché à son verre d’eau comme à une bouée, il embrasse "chou" à pleine bouche. "Vous l’avez vu, il est chargé jusqu’aux yeux. Il est déjà pété. Il va partir à quatre pattes", siffle Christiane, 43 ans. L’héroïne lui colle à la peau depuis 20 ans. "Mes trois cures, c’est à Lantin." Dont la première, 3 ans ferme pour blessures par balles. "Dès que je sortais, j’allais directement en chercher. C’est dans la tête qu’on ne décroche pas." L’ex-patronne de bar de la rue Varin, à l’ombre de la gare des Guillemins pas encore reliftée par Calatrava, est entrée dans le projet Tadam le jour de son démarrage. "Ça faisait 17 ans que j’étais sous méthadone, en yo-yo avec l’héro. Ça ne marche pas ! Tadam, c’est le dernier bazar que j’essaie. Si je n’arrive pas à arrêter ici, je n’arriverai jamais." Gros soupir. "Un an, c’est court. On doit aller en descendant. Si ça pouvait marcher "

La prostituée travaille désormais "plic ploc" - depuis qu’on a fermé les salons dans toutes les rues, là, rouspète-t-elle. En deux mois à Tadam, elle a vu une amélioration de sa situation. "Ça se passe bien. On est suivis psychologiquement et médicalement. Je n’ai plus à me tracasser pour trouver de l’argent, ni à chercher après un dealer qui n’essaie pas de m’arnaquer. Ici, elle est super-bonne. Elle est pure : pas de crasse, pas de mort-aux-rats. Je vais tenir jusqu’à demain matin."

Il y a encore la demi-heure d’horreur, à 7 heures, quand le GSM sonne en mode réveil. "Je suis à la limite du manque, mais ça fait moins mal qu’avant. Je suis malade, mais un minimum. On m’a proposé 20 mg de méthadone. Mais c’est pour une libellule, ça ! Ça ne peut rien faire à quelqu’un qui est en manque !" Avec le temps et l’argent retrouvés, Christiane va au restaurant avec des copains, s’achète des fringues. "Je ne les vole plus."

18h30. Les locaux de Tadam sont vides. Jusqu’à demain matin. Le centre liégeois est conçu et équipé pour procurer un traitement à la diacétylmorphine à maximum 100 héroïnomanes pendant une durée strictement limitée à un an. L’équipe médicale compte un psychiatre, trois médecins généralistes pour assurer les consultations, et 8 soignants. Les patients doivent s’engager dans un suivi psychosocial auprès d’une des institutions partenaires. Ce sont les médecins de Tadam qui rédigent les prescriptions. Une dose supplémentaire de méthadone est proposée, pour éviter les sensations de manque.

Le projet liégeois a démarré le 17 janvier dernier. Jusqu’ici, ils sont 10, âgés de 40 à 53 ans, à avoir passé la phase contraignante de sélection et à avoir tiré la bonne enveloppe. Au cours des deux premiers mois, 29 personnes ont été adressées par les centres partenaires (services de santé mentale spécialisés dans les assuétudes) à l’équipe de recherche de l’Université de Liège, qui en a retenu 25 pour intégrer le projet-pilote. Elles ont ensuite été réparties par tirage au sort vers le groupe expérimental Tadam (10 personnes, dont l’une a finalement renoncé parce que le protocole interdit d’utiliser un véhicule à moteur et qu’il refusait d’abandonner sa mobylette ) ou vers le groupe-contrôle (15 personnes) qui reçoit gratuitement de la méthadone.

"Ce serait de l’obscurantisme de refuser de faire cette expérimentation thérapeutique", juge Jacques Van Russelt, coordinateur du centre Alfa. Ce service de santé mentale spécialisé dans le traitement et la prévention des assuétudes a été le premier à instaurer les traitements à la méthadone en approche multidisciplinaire. "Je me souviens des discours à l’époque On se faisait traiter de dealers. On allait enfoncer les usagers, entretenir leur toxicomanie." Vingt ans plus tard, le débat éthique autour de la délivrance contrôlée de diacétylmorphine est exactement le même. "On nous a dit qu’on allait faire la file pour obtenir la drogue gratuite à Liège "

On ne peut pourtant pas dire que les gens se précipitent sur le programme Tadam, qui est extrêmement exigeant, dit-il. "Limiter à un an la période de traitement, c’est beaucoup trop court pour voir une véritable évolution dans le parcours d’un toxicomane."

Jacques Van Russelt, qui préside la Fédération wallonne des institutions pour toxicomanes (Fedito), critique aussi le principe du tirage au sort pour constituer deux groupes. "Toutes ces études comparatives ont déjà été faites à l’étranger ! On n’a pas tenu compte de l’avis des gens de terrain. Mais c’est un projet-pilote très controversé au nord du pays, qui tire dessus à boulets rouges. Le groupe-contrôle méthadone, c’est une exigence politique : c’est l’alibi scientifique pour que Tadam puisse se mettre en place à Liège." Mais Jacques Van Russelt en convient : cette expérience ne fait pas l’unanimité, même au sein de la Fedito. "L’objectif n’est pas de donner du plaisir mais de stabiliser des gens malades. Il reste l’idée qu’ils avaient le choix, qu’il ne faudrait pas que ce soit trop facile "

La diacétylmorphine utilisée à Liège vient des Pays-Bas, importée en deux conditionnements barrés de rouge - signalement des produits stupéfiants. Tadam, qui a obtenu une autorisation annuelle de détention de stupéfiants, doit à chaque commande faire une demande d’acquisition. Pour quelles quantités ? A quel prix ? Motus. "C’est notre Guantanamo à nous", rétorque Dominique Delhauteur, coordinateur général de Tadam, qui est une fondation privée. "La règle de base, c’est que les patients ne peuvent rien voir ou savoir du trajet du produit. Pour une question de sécurité mais aussi des raisons politiques, parce que c’est incomparable au marché dans la rue."

Infirmière en chef à Tadam, Marylène Tommaso est très à cheval sur le vocabulaire. Ici, on parle de patients, et pas d’usagers; de traitement, et pas de consommation; de milligrammes, et pas de doses Elle insiste sur la relation de confiance qui s’instaure avec les patients qu’elle voit deux ou trois fois par jour, selon les cas. "L’autre jour, une femme ne s’est pas présentée. Je lui ai téléphoné : elle était alitée, avec la grippe. Elle m’a dit que c’était la première fois de sa vie quelqu’un prenait de ses nouvelles, l’appelait Madame et s’inquiétait pour elle C’est l’avantage de ce type de prise en charge."

Une porte sépare la salle d’attente du lieu des traitements. A gauche, la pièce réservée aux inhaleurs - en fait, trois cabines pour fumeurs de tabac, avec extracteurs de fumée. A droite, le local pour les injecteurs, inutilisé jusqu’ici. Au centre, le comptoir de délivrance, où les patients viennent retirer leur produit, préparé par une infirmière, et le matériel nécessaire : briquet, feuille d’aluminium prédécoupée et paille pour les uns; champ stérile, garrot et seringue pour les autres. L’infirmière porte des gants : l’héroïne médicale est urticante quand on n’y est pas habitué, un peu comme l’ortie. Chaque plage d’administration est surveillée par trois soignants, pour intervenir au moindre signe de malaise. Pour éviter aussi toute tentative de détournement de la poudre blanche.

Les 9 patients actuels sont tous des inhaleurs. Une traduction de la réalité de la rue, relève Dominique Delhauteur. Ils ont l’obligation de "fumer à la tache" (ou "à la liégeoise", comme on dit à Maastricht) et pas "à la coulée". Concrètement, la poudre doit être séparée en petits tas sur la feuille d’aluminium. Sinon, quand toute la quantité est brûlée d’un coup, il reste des résidus qui peuvent être grattés, emmagasinés sous les ongles, puis consommés plus tard ou revendus dans la rue "Après le traitement, on récupère tout : alu, pailles, sachets Et les filtres des fumoirs, considérés comme des déchets stupéfiants", précise encore le coordinateur général de Tadam.

A la Ville de Liège, on n’a enregistré aucune pétition contre l’implantation du projet, ni aucune plainte en deux mois de fonctionnement. Educateur de rue attaché au projet Tadam, Roger Collinet est un as pour désamorcer les craintes. Il est à tu et à toi avec les commerçants, qui sont rassurés par la proximité du commissariat. "Ils ont tous mon numéro de portable. Je peux intervenir n’importe quand." Roger passe son temps à se balader dans le quartier. Ce matin-là, il n’a repéré que 5 ou 6 spécimens en chasse Il connaît les toxicomanes du coin qui viennent se shooter ou fumer impasse du Cygne, rue du Champion ou rue de la Wache après s’être approvisionnés place Saint-Lambert. Son étude scientifique à lui, c’est le nombre de seringues, de capsules de Carapils et de crottes de chiens qu’on retrouve à l’aube dans les venelles. Le commissaire Joseph Wasseige s’attendait à voir des clients zoner autour de Tadam. "Mais il n’y a rien eu ! Je n’ai pas à juger du principe de la distribution contrôlée d’héroïne. Mais je suis preneur de tout ce qui peut faire diminuer le phénomène de consommation de rue." Même si on sait que si ça se calme ici, ça se déplace sans doute ailleurs