Et si le non-allaitement au sein était un facteur susceptible de diminuer - de 20 % en moyenne - la fertilité masculine ? Telle est en effet la conclusion à laquelle est arrivée l’équipe du Pr Alfred Bernard de l’Unité de toxicologie et pharmacologie appliquée de l’UCL, dont "les données ont été jugées quasi irréfutables ("compelling evidence") par les critiques car basées sur deux méthodes de dosage différentes (européenne et américaine) et montrant des relations très significatives avec la durée d’allaitement" .

Ces travaux publiés en ligne, ce lundi 8 juillet, dans JAMA Pediatrics ont été menés dans le cadre d’une étude épidémiologique beaucoup plus large visant à évaluer l’impact de l’environnement et du mode de vie sur la santé des adolescents, comme nous l’a expliqué en primeur le Pr Alfred Bernard, directeur de recherches FNRS.

Comment s’est déroulée cette étude ?  

L’étude a porté au total sur plus de 800 adolescents âgés de 15 ans en moyenne - dont 361 garçons, objet de l’étude -, tous recrutés dans des écoles secondaires en Région wallonne. Nous avons utilisé une très large batterie de tests et de biomarqueurs mesurés dans l’urine, le sang ou l’air expiré pour rechercher des effets sur les principaux organes cibles des polluants dont en particulier le système reproducteur masculin. Pour apprécier la fonction testiculaire, nous avons mesuré entre autres l’inhibine B, une hormone dont la concentration dans le sang reflète le nombre de cellules de Sertoli, lequel nombre détermine la taille du testicule et donc la production de sperme à l’âge adulte. Afin de consolider nos observations, nous avons utilisé deux méthodes immunologiques différentes pour doser l’inhibine B.  

Et quels ont été les résultats obtenus ?  

Nous avons découvert que l’allaitement au sein est associé à une augmentation très significative de l’inhibine B, une augmentation qui était étroitement corrélée au nombre de mois d’allaitement. En moyenne, les enfants non allaités au sein avaient 20 à 25 % d’inhibine B en moins que ceux qui l’ont été pendant plus de quatre mois. Chez ces enfants allaités donc exclusivement au lait pour bébés (ou lait de vache), le risque d’hypofertilité était multiplié par trois.  

Que peut-on en déduire ?  

Il est troublant de constater que cette réduction de 20 à 25 % correspond précisément à la proportion de cellules de Sertoli qui se forment pendant les six premiers mois de vie, le reste se formant pendant la vie fœtale et en début de puberté.  

Cela suggère-t-il que l’allaitement maternel est crucial pour la formation du testicule en période néonatale ?  

En effet, mais, à ce stade, nous ignorons si cette diminution constatée chez les enfants allaités au lait préparé est liée aux qualités du lait maternel ou à des perturbateurs endocriniens provenant du biberon ou présents dans le lait de vache. Nous avons cependant estimé important de publier ces observations même si cette diminution n’est pas nécessairement d’origine toxique.  

Si cette diminution de l’inhibine B est liée à la matière du biberon, dans quelle mesure le rôle du bisphénol A peut-il être mis en cause ?  

Si c’est lié au biberon, il est vrai que le bisphénol A est le suspect idéal mais malheureusement nous n’avons pas pu évaluer l’exposition à ce perturbateur endocrinien pendant l’allaitement.  

Que dire de l’influence éventuelle du lait de vache ?  

C’est une excellente question car la vache étant herbivore, son lait contient des concentrations élevées de phyto-œstrogènes qui pourraient jouer un rôle. En revanche, comparé au lait de femme, le lait de vache contient dix fois moins de perturbateurs endocriniens comme les dioxines, PCB ou pesticides organochlorés, ce qui, en accord avec des travaux récents, tend à réfuter l’hypothèse impliquant ces polluants dans la diminution de la fertilité masculine.  

Ces résultats sont-ils, selon vous, surprenants, voire inquiétants ? Vraiment nouveaux ou attendus dans la mesure où ils confirmeraient de précédentes études ?  

On connaît depuis longtemps les multiples effets bénéfiques de l’allaitement au sein. Et de façon tout à fait surprenante, pratiquement aucune étude ne s’était intéressée à l’influence de la substitution du lait de femme par le lait de vache sur le développement de la fonction testiculaire, dont pourtant on connaît la très grande vulnérabilité aux perturbations hormonales. Inquiétants ? Certes, ce sont des données épidémiologiques qui ne constituent pas une preuve absolue. Néanmoins, nos observations nous paraissent suffisamment solides pour inciter à la prudence. On est ici en présence de phénomènes irréversibles. Il faut savoir en effet que les cellules de Sertoli cessent définitivement de se multiplier vers 12-13 ans. Cela signifie donc que la diminution observée chez nos adolescents non allaités est prédictive d’une moindre fertilité à l’âge adulte. Ce qui n’est guère rassurant aussi, c’est de constater que dans notre échantillon, seul un tiers des femmes a allaité leur petit garçon pendant plus de quatre mois. Cela mérite réflexion lorsque l’on voit les nombreuses complications d’un allaitement maternel insuffisant.  

Quelles sont dès lors les recommandations ? Le message à faire passer ?  

Le message est simple. C’est celui que n’ont de cesse de répéter les pédiatres : allaiter au sein le plus longtemps possible. En 2012 encore, l’Académie américaine de Pédiatrie a de nouveau réaffirmé l’importance d’un allaitement exclusivement au sein pendant environ six mois et ensuite, en complément des autres aliments, un maintien de cet allaitement pendant un an voire davantage si l’enfant et la mère le désirent. Bref, on ne trompe pas la Nature…