Entretien

Docteur en droit et professeur aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix de Namur (FUNDP), Etienne Montero s’interrogera, lors de la Journée d’étude (lire ci-dessus), sur le rôle de la loi face aux demandes de mort.

Quelle différence faites-vous entre le suicide et l'euthanasie ?

Le suicide, c’est une liberté, pas un droit. Chacun possède une maîtrise naturelle sur son propre corps; chacun a donc évidemment la possibilité de se supprimer. L’exercice de cette liberté n’engage pas le corps médical et ne reçoit pas l’aval de la société. Au contraire, l’euthanasie et le suicide médicalement assisté entretiennent un lien très étroit avec l’exercice de la médecine, l’engagent et touchent aux fondements de l’Etat de droit, puisqu’on écrit dans la loi qu’à certaines conditions, le médecin peut donner la mort à une personne. Cela transforme les attributions du corps médical de sauver des vies. Il y a des prérogatives nouvelles : donner la mort, sous certaines conditions.

La loi belge dépénalisant l'euthanasie ne parle pas de suicide médicalement assisté.

Si l’euthanasie a été explicitement légalisée, l’assistance au suicide l’a été implicitement, puisque la loi ne précise pas en quoi consiste l’acte. On peut imaginer qu’il consiste simplement à donner au patient les moyens de se donner la mort lui-même. La grande différence, c’est que dans le cas de l’euthanasie, le médecin pose le geste ultime, tandis que dans le suicide assisté, il fournit les moyens et le patient se donne lui - même la mort.

Dans d’autres pays, par exemple aux Etats-Unis, on pousse beaucoup plus pour le suicide médicalement assisté que pour l’euthanasie, parce qu’on estime qu’on s’assure mieux ainsi le respect de l’autonomie du patient, puisque c’est lui qui se donne finalement la mort.

Dans le chef du médecin, n'est-ce pas une forme d'hypocrisie, d'être là passivement, sans intervenir ?

Si c’est ça, la demande du patient C’est une autre approche. En Suisse par exemple, l’euthanasie n’est pas admise. L’Académie suisse des sciences médicales exclut tout à fait que le médecin pose le geste final. Par contre, le suicide assisté est toléré, même s’il n’est pas légalisé ni organisé par la loi. C’est une situation un peu curieuse : à partir d’une interprétation a contrario de l’article 115 du code pénal qui concerne l’incitation et l’assistance au suicide et qui dit que "celui qui, poussé par un mobile égoïste, incite une personne au suicide ou lui prête assistance en vue du suicide" sera puni de peines privatives de liberté. A contrario, si elle n’est pas poussée par un motif dit "égoïste", elle peut éventuellement aider à mourir

Le pas franchi par la loi belge ne vous convainc pas...

Je trouve personnellement qu’il y a une certaine incohérence à tolérer le suicide assisté et, par ailleurs, à s’inquiéter du nombre de suicides et à avoir une politique qui vise à les prévenir. La différence de traitement n’est pas évidente. D’un côté, s’agissant des personnes qui tentent de se suicider ou passent à l’acte, l’approche juridique et politique considère que ce sont des personnes globalement en bonne santé, si ce n’est leur détresse, et par conséquent, on va s’efforcer de les en empêcher. Mais on ne met pas l’emphase sur une décision irrationnelle, la liberté ou l’autonomie de ces personnes. On considère qu’elles sont plutôt dans une situation désespérée, souvent en dépression.

De l’autre côté, quand une personne fait une demande d’euthanasie chez nous aux conditions de la loi, on accède à sa demande. L’autonomie que l’on invoque dans ce cas-ci est pourtant sujette à caution. Est-elle réellement autonome, alors qu’elle doit être en proie à des douleurs insupportables ? Beaucoup de psychiatres disent que les personnes qui demandent l’euthanasie souffrent également de dépression, qui n’est pas toujours bien diagnostiquée ou bien traitée.