L’impact de l’apprentissage de la lecture sur le cerveau paraît bien plus étendu que ce que les études menées jusqu’ici le laissaient suggérer. C’est, en effet, ce que viennent de démontrer, pour la première fois, des images détaillées obtenues par une équipe internationale de chercheurs dont des scientifiques de l’Unité de Recherches en neurosciences cognitives de la Faculté des sciences psychologiques et de l’éducation de l’Université libre de Bruxelles.

Pour en arriver à cette conclusion, les chercheurs ont mesuré dans l’ensemble du cortex, avec une résolution de quelques millimètres, l’activité du cerveau d’adultes volontaires diversement alphabétisés, et ce, par IRM fonctionnelle - c’est-à-dire l’imagerie par résonance magnétique permettant de déterminer l’activité cérébrale d’une personne lorsqu’elle exécute une tâche.

Un groupe de 63 adultes, dont 10 analphabètes, 22 personnes non scolarisées mais alphabétisées à l’âge adulte et 31 personnes scolarisées depuis l’enfance, a été soumis à une batterie de stimuli (phrases parlées et écrites, mots et pseudo-mots parlés, visages, objets divers ).

En comparant directement l’évolution de l’activation cérébrale en fonction du score de lecture (nul chez les analphabètes et variable dans les autres groupes), les chercheurs ont montré l’impact bien plus large que supposé jusqu’ici de l’alphabétisation sur diverses aires cérébrales.

Plusieurs observations ont ainsi été mises en évidence :

- apprendre à lire augmente les réponses des aires visuelles du cortex, non seulement dans une région spécialisée pour la forme écrite des lettres, mais aussi dans l’aire visuelle primaire;

- la lecture augmente aussi les réponses au langage parlé dans le cortex auditif, dans une région impliquée dans le codage des phonèmes qui sont les plus petits éléments significatifs du langage parlé;

- la lecture induit également une extension des aires du langage et une communication bidirectionnelle entre les réseaux du langage écrit et parlé. "Ainsi, expliquent les chercheurs, chez un bon lecteur, voir une phrase écrite active l’ensemble des aires du langage parlé, entendre un mot parlé permet de réactiver rapidement son code orthographique dans les aires visuelles, tandis que, chez les personnes analphabètes, le traitement du langage est moins flexible et strictement limité à la modalité auditive".

Ces travaux ont soulevé une série de questions comme : à quoi servent les aires cérébrales impliquées dans la lecture avant qu’une personne n’apprenne à lire ? Ou encore : l’apprentissage de la lecture implique-t-il toujours un gain de fonction ?

Ils ont ainsi pu observer que lors de l’apprentissage de la lecture, le cortex visuel se réorganise en partie. Chez les analphabètes, l’aire visuelle de l’hémisphère gauche, qui, chez les personnes alphabétisées, décode les mots écrits, répond à la reconnaissance visuelle des objets et des visages. Dès que le processus d’apprentissage de la lecture est enclenché, on constate une diminution de cette fonction dans cette région et une migration partielle vers l’hémisphère droit.

Quant à savoir si les modifications cérébrales liées à l’alphabétisation peuvent se produire à l’âge adulte, "la très grande majorité des effets de l’apprentissage de la lecture sur le cortex sont visibles autant chez les personnes scolarisées dans l’enfance que chez celles qui ont suivi des cours d’alphabétisation à l’âge adulte", répondent les scientifiques, soulignant que la plupart des expériences d’IRM cérébrale sont réalisées sur le cerveau éduqué, laissant un large champ d’investigation inexploré.