Dimanche matin, 10h, le jour se lève à peine. Stockholm est blanche de neige donnant aux îles et canaux, un air de fête. Dans l’Aula Magna de l’université, mille cinq cent personnes se lèvent pour applaudir, en une standing ovation, François Englert, 81 ans et Peter Higgs, 84 ans, les deux co-lauréats du Prix Nobel 2013 de physique pour leurs exposés (on dit "lectures") que le prix leur impose.

François Englert a choisi un strict costume trois pièces sans son éternel pull rouge et porte à la boutonnière l’insigne du Nobel. Mais, toujours facétieux, il arbore la cravate que lui avait offert le Nobel de Physique, Gerard ‘t Hooft sur laquelle est dessiné le "modèle standard" des particules et des forces qui explique notre monde! "Il n’y manque que le boson scalaire", nous dit Englert en riant. Le boson de Brout-Englert-Higgs (BEH) qui lui vaut le Nobel.

"Je n’ai quasi pas dormi de la nuit pour préparer cet exposé, nous dit-il. Je suis toujours pessimiste. Cette lecture était le moment le plus délicat et le plus important de la semaine des Nobels. Plus délicat que la remise mardi, du prix et le banquet qui suivra."

Pourtant, il a toujours l’air joyeux, lui dit-on: "Je suis toujours heureux car les choses ne sont finalement pas ce que je craignais."

Petra, une belle blonde suédoise, assise à nos côtés sur les gradins, vient chaque année et elle nous explique "ces lectures font toujours salle comble surtout auprès des jeunes. Mais je n’avais jamais vu encore une 'standing ovation'. Les gens ont senti cette fois que ce mécanisme et ce boson sont des découvertes essentielles, la pièce manquante pour notre compréhension de l’univers. Avec ça, l’humanité a fait un pas pour chasser un peu l’obscurité qui nous entoure."

Au Grand Hôtel

La "Nobel week" est un marathon bien préparé. Les lauréats sont pris en charge avec limousine et, pour chacun une assistante privée qui s’occupe de tout (pour Englert, une francophone, Helena Storm). Ils logent au Grand Hôtel, magnifique et très "classieux" palace, face à la Baltique et au Palais royal, à 700 à 1500 euros la nuit, avec un restaurant deux fois étoilés au Michelin.

Chaque lauréat aura peut inviter quatorze personnes (les autres se débrouillent comme Elio Di Rupo qui vient mardi). Pour François Englert, le compte était vite fait tant sa famille est nombreuse: ses quatre filles seront là, son fils absent, sera représenté par le petit-fils brillant étudiant en histoire à l’ULB et l’épouse de François Englert a invité ses trois fils et sa fille, venus des Etats-Unis et d’Israël. "J’espère, nous dit-elle, qu’on aura un moment à nous, pour nous retrouver tous ensemble et visiter Stockholm."

L’agenda d’un Nobel est celui d’un PDG. Vendredi, Englert présidait une réception de 200 personnes à l’ambassade belge. Samedi, il dialoguait devant une salle, avec Peter Higgs. Dimanche midi, après sa "lecture", il se rendait au Musée Nobel, au centre-ville. Chaque lauréat y signe le dos d’une chaise et laisse un souvenir (Englert offrira quelque chose associant son ami Robert Brout mort en 2011). Une chaise est suspendue pour qu’on puisse lire la signature d’Obama, pour son Nobel de la Paix. Assis sur "sa" chaise, Englert s’exclame: "je suis assis sur moi-même."

Nouveau musée

Dans ce musée, il a déjà sa photo et sa bio qui rejoindront l’an prochain, les 850 photos des lauréats précédents qui sont accrochés au plafond sur une sorte de rail qui les fait défiler. Ce petit musée entretient le mythe des Nobel. Cette année, de jeunes designers on dessiné la robe qu’ils associent au Nobel de Physique, riche d’éléments volatils... On peut acheter des chocolats Nobel, des bombons Einstein "relativement forts", le thé qu’Alfred Nobel aimait, ou prendre la glace Nobel qui termine les banquets Nobel. En 2018, ce musée sera remplacé par un grand "Nobel center", proche de là, sans doute dessiné par David Chipperfield, le grand architecte, et payé par deux sponsors privés. C’est là que se dérouleront alors les cérémonies.

Dimanche soir, Englert hésitait à aller au "concert des Nobel" dirigé par Ricardo Muti. Il est pourtant bon pianiste au point que son voisin d’appartement a toujours cru qu’il était pianiste et n’a découvert qu’il était physicien qu’en apprenant qu’il avait le Nobel!

Mardi sera la journée de clôture, retransmise en direct à la télévision, avec la cérémonie de remise du Prix par le Roi, au Concert hall, en présence de Di Rupo (et de milliers autres!) à 16h30, suivie à 19h, d’un banquet de 1300 couverts, préparé par le chef, Andreas Hedlund. Son dessert s’appellera "Dans la tête d’Alfred Nobel". Les neuf lauréats seront à la table du Roi (un peu plus large que les autres tables!). Ce sera ensuite le bal des Nobels, que le Roi devrait ouvrir avec l’épouse de François Englert (traditionnellement c’est l’épouse du Nobel de physique qui a cette faveur).

Si Englert savoure cette semaine, il n’abandonne jamais ses idées: "La physique n’est pas terminée avec ce boson, loin de là. On doit maintenant regarder au Cern, à plus hautes énergies. Si on ne découvre plus rien aux énergies qu’on pourra atteindre, c’est qu’il faudra revoir fondamentalement nos idées de base."

Rutherford, Prix Nobel aussi, disait en 1908: "Toute la science, c’est soit la physique, soit alors collectionner des timbres."