Pr Dominique Bron, chef du Service hémathologie à l’Institut Bordet.

En 25 ans, quelle est la plus grande avancée réalisée grâce au Télévie ?

Ce sont les supports que le Télévie a pu nous donner, ces plateformes qui nous permettent d’être compétitifs, comme le Registre de donneurs de moelle, la Banque de sang de cordon et la Plateforme d’analyses génétiques. Nous disposons d’appareils très sophistiqués pour réaliser des analyses et du séquençage de gènes de façon à pouvoir identifier les différences entre les cellules tumorales et les cellules normales, au sein d’un même type de tumeur; regarder les différences génétiques qui font que ces tumeurs sont plus ou moins agressives; identifier les gènes qui vont prédire la réponse à un traitement ou non Et ces recherches - qui, au départ, étaient destinées à avoir des retombées pour la leucémie de l’enfant - en ont eu sur celles de l’adulte. Puis, on a élargi au cancer, du sein d’abord, de la prostate et du côlon ensuite. Maintenant, cela rejaillit sur toute l’oncologie. En outre, depuis que l’on sait que les cellules souches trouvées dans la moelle ont des potentiels de différentiation, les retombées potentielles vont au-delà des maladies cancérologiques, avec des cellules capables de réparer les tissus.

Que peut-on attendre de l’arrivée de ces nouveaux médicaments ciblés? 

Ils sont très prometteurs. Ils ciblent l’anomalie que l’on a détectée dans la cellule, et ils essaient de réguler le mécanisme déréglé de manière à pouvoir maintenir la cellule tumorale sous contrôle. Il y a un très beau modèle dans la leucémie myéloïde chronique. On a pu observer que l’accident génétique responsable du cancer est un croisement entre deux chromosomes, qui, normalement, n’existe pas dans la nature. Deux gènes qui se ne sont en principe jamais l’un à côté de l’autre se retrouvent côte à côte sur un chromosome via une cassure et sont capables d’induire la synthèse d’une protéine tout à fait anormale qui, lorsqu’elle est phosphorylée (quand on lui accroche un petit phosphore), stimule les globules blancs de manière tout à fait anarchique. C’est le plus beau modèle que l’on ait en cancérologie, entre l’anomalie génétique, que l’on connaît depuis 30 ans, et la réponse à la question d’un chercheur qui s’est dit: pourquoi ne pas empêcher la phosphorylation de cette molécule afin qu’elle ne puisse plus exercer son action délétère? Nous disposons depuis une douzaine d’années maintenant d’un médicament tout à fait spécifique qui prend la place de la source de phosphore dans la cellule et qui empêche ainsi la protéine d’être activée. En réalité, on ne guérit pas la maladie ni l’anomalie génétique, mais c’est comme si on coupait aux cellules tumorales la protéine qui favorise leur multiplication, et pendant ce temps-là, les cellules normales peuvent reprendre leur place. Un des espoirs majeurs en cancérologie est de pouvoir reproduire ce modèle à toutes les tumeurs.

Nous nous dirigeons vers une médecine de plus en plus personnalisée? 

Il y a autant de cancers qu’il y a de personnes. Et au sein d’une même tumeur, il y a différentes présentations, agressivités, antigènes de surface Donc, de plus en plus, nous allons en effet vers cette médecine personnalisée. Le Télévie nous a permis d’avoir de l’avance à ce niveau. En mettant les forces en commun, nous pouvons aller beaucoup plus vite. Le Télévie a un impact majeur pour assembler toutes les pièces du puzzle avec la plateforme interuniversitaire, la banque... Et aussi l’aide d’Internet qui permet à l’information de circuler à une vitesse incroyable, on peut immédiatement appliquer les résultats des recherches. Si on n’avait pas eu le support du Télévie pendant 25 ans, on accuserait un retard considérable en cancérologie.

Vaincre le cancer un jour:  utopie ou possibilité?

Il est important de dire qu’il n’y a pas un cancer. Il y a des cancers. On en est déjà à 98 % de guérison dans la maladie de Hodgkin, 92 % dans la leucémie de l’enfant, 80% dans certains types de lymphomes non hodgkiniens. Dans les leucémies myéloïdes chroniques, on ne parle pas de guérison, mais de taux de survie avec une qualité de vie de 10 ans grâce à un médicament oral très bien toléré. Dans chaque maladie, il reste des progrès à faire: pour certaines, nous sommes très près du but, proches de 100%. Pour d’autres, comme les tumeurs cérébrales ou du pancréas, on est encore très loin, et il faudra des années pour en guérir, mais si on progresse avec cette même machine, qui avance lentement mais de manière très structurée, et fondamentale, en analysant bien les mécanismes, on doit pouvoir y arriver. Quand je vois ce que j’apprenais il y a 30 ans et ce que j’enseigne aujourd’hui à mes étudiants, il n’y a pratiquement rien de commun, tout a changé, tout est nouveau. On a fait un bond en avant extraordinaire et, comme c’est une croissance exponentielle, il ne faudra plus 30 ans pour guérir un nombre plus important de cancers. Personnellement,je reste très optimiste.