Ce mercredi soir, SpaceX doit faire décoller deux astronautes depuis le sol américain, si la météo le permet. La mission la plus dangereuse et prestigieuse jamais confiée par la Nasa à une société privée. Et le retour d’une fierté nationale.

C’est depuis le pas de tir 39A au centre spatial Kennedy en Floride - d’où partirent les astronautes qui marchèrent sur la Lune - que devrait décoller, ce mercredi à 22 h 33 (heure belge), Bob Behnken et Doug Hurley, en direction de la Station spatiale internationale (ISS). À part le risque de mauvais temps, la Nasa et la société SpaceX d’Elon Musk ont confirmé lundi que tout était toujours au vert pour le lancement d’une fusée avec à son bord deux astronautes américains, pour ce qui sera le premier vol habité d’une société privée et le premier aux États-Unis depuis neuf ans.

Les astronautes de la Nasa Doug Hurley et Bob Behnken s’entraînent depuis cinq ans sur le vaisseau Crew Dragon, pendant ultramoderne des capsules Apollo des années 60. À l’intérieur, des écrans tactiles ont remplacé boutons et manettes. Contrairement aux navettes, la capsule a un système d’éjection en urgence en cas de problème avec la fusée au décollage. Comme dans tous les vols Space X, le premier étage du lanceur sera récupéré à la verticale, huit minutes après le décollage, sur une barge dans l’Atlantique. Dix-neuf heures après le décollage, le Dragon s’amarrera à la station, où deux Russes et un Américain l’attendent à 400 km d’altitude.

L’attente depuis 2011

Dans plusieurs mois, Crew Dragon reviendra amerrir dans l’océan, comme Apollo, ralentie par quatre immenses parachutes. Cette capsule Crew Dragon est en fait une version adaptée de la capsule cargo Dragon de SpaceX qui ravitaille l’ISS en matériel et nourriture depuis 2012, et qui sera fixée au sommet de la fusée rodée de SpaceX, la Falcon 9. La capsule a été développée par les ingénieurs d’Elon Musk grâce à plus de trois milliards de dollars de contrats accordés par la Nasa depuis 2011. La dernière navette américaine, Atlantis, avait atterri en juillet 2011. En attendant son remplacement, les astronautes de la Nasa avaient voyagé dans les Soyouz russes, depuis le Kazakhstan, au prix de quelque 75 millions de dollars pour chaque aller-retour vers l’ISS.


"Où est la boîte à outils pour bricoler ?"

Cependant, le voyage sera nettement plus risqué qu’avec le Soyouz, de l’avis de l’expert Gregor Rauw, astrophysicien à l’Université de Liège. "Car c’est la première fois que cet engin vole avec des humains à son bord. La capsule est neuve. Aucune technologie ne présente un risque nul, et il s’agit d’une technologie relativement nouvelle, moderne…" La technologie du Soyouz, elle, date des années 60 et est "simple", mais robuste et largement éprouvée, avec beaucoup de systèmes de sécurité redondants - même s’il existe aussi des redondances dans le Dragon. L’option a été pour celui-ci de faire confiance à l’électronique : pour les commandes, pas de manettes ni boutons, mais un écran tactile. Cela peut apparaître comme un facteur de risque. "Où sont la ‘boîte à outils’, les ‘pièces de rechange’, en cas de problème ? En spatial, il faut parfois bricoler", indique Gregor Rauw, rappelant la mésaventure d’Apollo 13. Par ailleurs, l’an dernier, un test au sol sur la fusée avait conduit à la destruction de la capsule, après une défaillance de moteur. Un problème aux parachutes a aussi été réglé en un temps record. Un vol de démonstration (Demo-1) avec un mannequin s’est cependant déroulé sans incident en mars 2019. En réalité, même en cas de réussite, mercredi, "on saura seulement si c’est un succès dans quelques mois. Supposons que tout se passe bien et que le vaisseau avec les astronautes s’amarre à l’ISS, il faut encore qu’ils reviennent sur Terre. Les vols inauguraux sont en général de courte durée et servent à identifier les problèmes. Ici, ils vont rester dans l’espace une centaine de jours et on ne sait pas comment le vaisseau (bouclier thermique…) va se comporter au retour, sachant qu’il sera resté exposé au vide spatial durant plusieurs mois alors que cet aspect n’a pas été vraiment testé auparavant."

Le risque de perte de l’équipage a été calculé à 1 sur 276. La limite avait été fixée par la Nasa pour ce contrat à 1 sur 270. "D’autres précautions (vols tests supplémentaires, par exemple) auraient été prises à d’autres époques, lorsque la Nasa ne faisait pas appel à des privés, estime Gregor Rauw . Ici, pour des raisons de coût et de calendrier, cela n’a pas été fait. Il y a une pression énorme de succès sur la Nasa et SpaceX, car l’attente a été longue, depuis 2011. Et il y a aussi, dans le contexte du Covid-19, l’envie des Américains et du résident de la Maison-Blanche d’avoir une nouvelle positive à mettre en avant. J’espère vraiment que tout se passera bien mais en cas d’échec, ce serait un traumatisme national, comparable à la perte des navettes Columbia ou Challenger." 

© AFP

On apprenait, ce mercredi après-midi, que cette entrée dans l'histoire risquait d'être reportée, en raison des conditions météo.