Entretien

Et un pavé de plus jeté dans les piscines intérieures chlorées, un ! Cette fois, ce sont des chercheurs canadiens et français qui ont éclaboussé le secteur. L’étude, qui vient d’être publiée dans le "Journal of Allergy and Clinical Immunology", porte sur des nageurs de compétition. Pour mener à bien leurs recherches, les scientifiques ont réalisé des biopsies de tissus des poumons ainsi que des tests de respiration (notamment d’hyperréactivité bronchique) et de sensibilisation allergique auprès de trois groupes de jeunes gens âgés d’une vingtaine d’années : des nageurs de haut niveau, des asthmatiques légers et des sujets sains. Les résultats sont étonnants : ils révèlent en effet chez la plupart de ces nageurs de compétition, qui ne présentaient aucun diagnostic ou symptôme d’asthme, des signes histologiques de lésions pulmonaires, une hyperréactivité bronchique (un indicateur utilisé pour diagnostiquer l’asthme) et une sensibilisation à au moins un allergène. Des conclusions qui renforcent celles des études réalisées dans ce domaine par le Pr Alfred Bernard, toxicologue à l’UCL et directeur de recherche au FNRS.

Quel est le principal intérêt de cette nouvelle étude ?

C’est d’avoir pris des nageurs de compétition qui ne présentaient aucun symptôme et aucun diagnostic d’asthme, ce qui réfute l’idée répandue que le taux élevé d’asthmatiques ou de personnes souffrant de problèmes respiratoires parmi ces nageurs est lié à un biais de sélection dû au fait que l’on recommande la natation aux asthmatiques. Ce biais est donc exclu.

Que révèle cette étude ?

Le tableau n’est pas brillant puisque les résultats ont révélé, chez la plupart de ces nageurs de compétition, des microlésions au niveau des voies respiratoires qui sont des signes de cicatrisation, ainsi qu’une certaine hyperréactivité bronchique, qui est un symptôme d’asthme. Enfin, il est extrêmement frappant de constater que 80 % d’entre ces nageurs sont sensibilisés à au moins un allergène ; 18 des 23 nageurs avaient en effet au moins une allergie.

Que peut-on en déduire ?

Une partie de ces effets (les microlésions et l’hyperréactivité) est vraisemblablement due au stress mécanique lié à l’hyperventilation. Mais clairement, les auteurs, en accord avec mes travaux, pointent le chlore (les sous-produits de chloration) comme responsable du taux très élevé d’allergiques dans cette population. Le mécanisme invoqué dans cette étude est celui que nous évoquons depuis plusieurs années déjà : ce sont des altérations des barrières épithéliales qui favorisent la pénétration des allergènes en même temps d’ailleurs que des virus. On a en effet décrit des risques accrus de bronchiolite chez les jeunes enfants exposés précocement au chlore des piscines. Le fait que les petits passent moins de temps dans ces piscines chlorées est en partie compensé par le fait que leurs poumons sont beaucoup plus sensibles et que ces molécules réagissent très rapidement.

Quelles sont les spécificités du nageur de haut niveau ?

Si on l’observe bien, on s’aperçoit que le nageur de compétition respire très vite par la bouche et, une fois sous l’eau, il exhale l’air lentement, ce qui favorise la pénétration et le dépôt de ces produits dans les voies respiratoires. Or, ce mode de respiration est quasiment identique chez le bébé nageur. On a donc là probablement une pratique qui favorise la pénétration de ces aérosols et de ces gaz directement dans le poumon profond. Je pense que la similitude mécanistique est en effet très grande.

Tout cela renforce l’idée qu’il s’agit d’être particulièrement prudent avec cet environnement.

En effet, car si l’on observe le taux de prévalence d’asthme, il s’avère quatre fois plus élevé chez les champions de natation que dans la population générale et deux fois plus élevé que chez les autres sportifs de haut niveau.

Comment apparaît l’asthme en l’occurrence ?

On pense que cela se passe en trois phases. Au début, apparaissent des microlésions au niveau des voies respiratoires. Ensuite, ces microlésions infracliniques peuvent, en interaction avec d’autres facteurs de risque, exercer un effet adjuvant dans la sensibilisation allergique. Enfin, plus tardivement, lorsque l’exposition est vraiment prolongée sur plusieurs années, l’irritation des voies respiratoires exerce un effet adjuvant dans l’expression de la maladie allergique avec le développement de l’asthme ou de la rhinite allergique. Et donc, l’apparition des symptômes cliniques.

Quel message retenir de cette étude ?

Il faut arrêter de mystifier les bénéfices de la natation car, manifestement, au-delà d’une certaine intensité et d’une certaine fréquence, les voies respiratoires subissent un stress mécanique qui peut être délétère. A quoi, il faut ajouter le stress oxydant du chlore et de ses dérivés qui, en fragilisant les barrières épithéliales, facilite la pénétration des allergènes et des virus. Chez les sportifs de haut niveau, ces deux phénomènes se conjuguent et il est difficile de faire la part des choses, ce qui n’est pas le cas des jeunes enfants.

Alors, oui à la natation, dans quelles conditions ?

Dans un environnement qui est sain et avec des niveaux de sous-produits de chloration qui sont bien contrôlés dans l’eau et l’air. Le respect de normes très strictes est particulièrement important pour les jeunes nageurs aux voies respiratoires plus sensibles et pour les nageurs de compétition qui combinent l’exposition à ces produits chlorés au stress mécanique de l’hyperventilation.