Manifestement, il se passe quelque chose entre ces enfants autistes, handicapés ou gravement malades et les dauphins. Quoi exactement? Difficile à dire, le mystère demeure. Insondable. Pourtant, l'un n'est clairement pas indifférent à l'autre. Non que la relation soit d'emblée de confiance, loin de là, mais il semble qu'une certaine communication s'établisse dans l'eau du grand bassin du Mundomar à Benidorm en Espagne. L'inquiétude, dans un premier temps, se lit sur le visage crispé de l'enfant. La prudence, ensuite, avec des tentatives d'approche. Puis, petit à petit, tout en douceur grâce à la psychologie de l'équipe qui guide l'expérience, l'enfant gagne en assurance. Encore bien accroché au cou du thérapeute, il lance des regards au dauphin qui lui sourit, il tend une main et semble vouloir le rejoindre sans toujours oser y aller franchement.

On voudrait croire que tout est gagné, que ces enfants jusque-là isolés dans leur monde s'ouvrent enfin vers l'extérieur. C'est aller un peu vite. Si les dauphins fascinent les chercheurs depuis la nuit des temps et si de nombreux enfants entretiennent avec ces mammifères marins des rapports tout particuliers, la delphinothérapie ne peut encore avancer que des hypothèses pour expliquer les observations faites dans un cadre toujours expérimental.

Les incertitudes demeurent

Convaincu d'être sur la bonne voie, le Dr Gérard Lippert, vice-président de l'association Delphus, présidée par le Comte Baudouin de Grunne, a décidé de collaborer au programme mené dans le delphinarium espagnol. «Les travaux scientifiques menés de façon structurée font encore largement défaut, reconnaît le vétérinaire, et beaucoup d'incertitudes demeurent. C'est pourquoi nous espérons que les expériences menées à Benidorm déboucheront sur des résultats concrets».

Et, à tout prendre, positives. Car pour avoir assisté à des expériences de ce type au début des années 90, le Dr Lippert admet que les résultats ne sont pas toujours convaincants, et même parfois inquiétants. «Il y a une douzaine d'années, j'ai suivi un programme de rencontre entre des enfants et des dauphins qui s'est avéré être un échec complet, nous raconte-t-il, le but de l'expérience consistait à voir dans quelle mesure les dauphins pouvaient améliorer les capacités d'apprentissage des enfants. Le fait que les enfants ne pouvaient pas aller dans l'eau avec les dauphins renforçait encore davantage leur caractère autistique. La gigantesque tension qu'ils ressentaient n'était pas apaisée. Cette expérience se résumait finalement en un concentré de frustrations et de non-rencontres».

Une approche progressive

Le concept mis en oeuvre à Benidorm est tout autre puisque l'idée consiste précisément à ce que les enfants finissent par aller à la rencontre les dauphins dans le bassin. L'approche se fait progressivement. «Il y a une intelligence de la mise en relation qui est fondamentale, souligne le Dr Lippert, avec le milieu aquatique marin d'abord, avec les thérapeutes ensuite et, enfin, avec les dauphins. Tout cela doit se faire étape par étape, de manière progressive».

De retour de Benidorm, où l'asbl Delphus a envoyé le premier enfant belge ayant pu bénéficier d'une telle thérapie, dans le cadre du programme «Dolphin assisted therapy», soutenu par la Fondation Aqualandia, la maman du gamin a témoigné de l'effet bénéfique qui a résulté du contact du garçonnet de cinq ans présentant d'un handicap neuro-musculaire sévère avec les dauphins.

Des guérisons étranges

Toujours selon le vétérinaire, on a déjà pu observer une évolution fulgurante chez des enfants ayant bénéficié d'une telle prise en charge. Les programmes de delphinothérapie menés à Benidorm ont déjà été suivis par quelque 300 enfants atteints diverses pathologies (dysfonctionnement psychomoteur, paralysie cérébrale, autisme, opérés d'une tumeur au cerveau, syndrome de Down, hydrocéphales, para, hémi ou tétraplégiques, enfants hyperactifs...)

On a même assisté à des guérisons aussi étranges que spectaculaires. Ainsi, dans le cadre de l'association «Make a wish», une petite fille atteinte d'un cancer de la moelle épinière au stade terminal avait fait le voeu de rencontrer des dauphins. Après son expérience inoubliable en Floride, on a observé une amélioration de ses paramètres sanguins, même si d'autres thérapies étaient toujours en cours. Un an plus tard, les radios ont témoigné que les métastases s'effaçaient. Aujourd'hui, la jeune fille est toujours en vie. Le doit-elle aux dauphins? Impossible à dire, même si rien n'empêche de le penser dans la mesure où le cadre particulièrement idyllique de cette rencontre aurait déclenché un choc positif chez la petite patiente.

Mais que les choses soient claires: «Le dauphin n'est pas un thérapeute, rappelle le vice-président de Delphus, il existe: un point c'est tout. Mais il existe avec une présence, une conviction, une force qui font plus que remporter l'adhésion: qui redynamisent, requinquent, semblent lever dans nos fors intérieurs les multiples barrages érigés par les années de tension vécues. Oui, le dauphin fait tout cela, mais pas tout seul. Y contribuent aussi l'eau, le soleil, la sensation d'apesanteur, la détente, la rencontre des humains, la prise en charge par du personnel qualifié et compétent, des infrastructures adéquates».

Par ultrasons

Quant à expliquer scientifiquement les mécanismes d'action de la delphinothérapie, «il faut avouer que l'on en est un peu nulle part», nous confie encore le vétérinaire, bien que les origines remontent à de nombreuses années aux Etats-Unis. A Valence, des études sur la communication des dauphins sont actuellement menées par des physiciens, des acousticiens, des biologistes et des ingénieurs. «Il se fait que le dauphin bénéficie d'une communication ultra-sonique qui lui permet d'avoir une communication dans le non-audible. Face à un dauphin, on est confronté à des ultrasons, des ondes que l'on ressent très fort sur la peau, comme des picotis vibratoires. Un peu comme cela se passe avec les ultrasons utilisés lors d'une échographie, on peut se demander si le dauphin n'est pas capable d'aller voir au fond de l'homme ce qu'il ressent.»

© La Libre Belgique 2004