La communauté scientifique a démontré depuis bien longtemps que le fait de disposer d’un cerveau ultra-développé ne dotait pas forcément ses plus éminents représentants d’une intelligence sociale supérieure. Un brillant esprit peut faire des commentaires stupides, et ce ne sont pas les considérations de James Watson (Prix Nobel de médecine 1962) sur "l’intelligence inférieure" des Africains, ou les déclarations éclairées de V.S. Naipaul (Prix Nobel de littérature en 2001) sur la qualité littéraire moindre des femmes, qui viendront prouver le contraire.

"On tombe amoureux d’elles"

D’autant plus que les deux compères ont été rejoints lundi dernier par un nouveau venu : Tim Hunt, professeur au University College London et prix Nobel de médecine 2001, qui a cru bon d’expliquer lors d’une conférence qu’il donnait en Corée du Sud que "trois choses se passent lorsque (les femmes) travaillent dans les labos : vous tombez amoureux d’elles, elles tombent amoureuses de vous, et quand vous les critiquez, elles pleurent." Une merveilleuse démonstration de sexisme poussiéreux et machiste, ponctuée par un vibrant plaidoyer de l’intéressé en faveur de "laboratoires unisexes".

"Je voulais juste être sincère"

Malheureusement pour M. Hunt, les propos qui seraient peut-être passés inaperçus il y a encore dix ans ont été instantanément répercutés par une journaliste scientifique sur les réseaux sociaux, où ils ont immédiatement déclenché un torrent d’indignation qui a fini par contraindre l’intéressé à démissionner.

Tim Hunt a beau avoir amèrement regretté ses mots par la suite, et déclaré "Je suis vraiment désolé si j’ai choqué, c’est affreux" sur les ondes de BBC 4, l’homme a figé son image à jamais en ponctuant son intervention radiophonique d’un merveilleux "Je voulais juste être honnête", qui donne encore un peu plus de grain à moudre aux centaines de chercheuses qui se paient joyeusement sa tête depuis lors sur les réseaux sociaux.


Twitter, ou le retour de la dénonciation et de la pudibonderie

Nul ne sait si la déclaration peu flatteuse de Tim Hunt sur les femmes relevait du trait d’humour ou de la misogynie pure et dure, mais les milliers d’internautes qui s’en sont emparés ne se sont pas posé la question. A peine relayée sur Twitter, la phrase s’est propagée à la vitesse du web pour livrer le scientifique à la vindicte populaire.

Propagation rapide

"C’est un problème", estime Thierry De Smedt, professeur à l’école de communication de l’UCL et spécialiste des réseaux sociaux.

"Voilà un conférencier qui a émis une opinion, commis une maladresse ou lâché une blague pour créer une certaine connivence avec son auditoire, et le sens de cet énoncé ne peut se comprendre que dans le cadre de son intervention. Mais une personne s’en est emparée pour le transférer sur la place publique."

Cyber-lynchage

Dans un monde qui accorde tant d’importance à l’image, voilà qui ressemble fort à une délation. "U n dérapage majeur dans une société marquée par le retour d’une certaine pudibonderie, où ceux qui parviennent à prouver que les autres ont dérapé leur tiennent la dragée haute."

Une sorte de voyeurisme, exacerbé par des réseaux sociaux encore mal utilisés. "Le problème relève moins de Twitter ou de Facebook que de l’attitude de leurs utilisateurs", insiste Thierry De Smedt. "Nous nous comportons un peu comme des enfants de quatre ans qui jouent les censeurs parce que personne ne nous en empêche. N’importe qui peut décider de mettre le feu à un événement et de déclencher un cyber-lynchage uniquement parce qu’il le peut."

Au risque de nous contraindre à mesurer nos moindres faits et gestes sous peine d’être jeté en pâture à la grande communauté du web et d’en payer le prix fort ? "Ce serait une erreur", estime le professeur de communication. "Contrôler en permanence son comportement reviendrait à accepter une forme de censure. Les choses vont évoluer, les gens vont s’éduquer, l’éthique, la morale, et le droit finiront par s’adapter à ces nouveaux outils, et les prochaines générations jugeront certainement notre façon de faire actuelle un peu barbare. Même si cela prendra encore du temps et provoquera inévitablement de fausses alertes, notre capacité à pouvoir tirer la sonnette d’alarme doit être célébrée. Toute notre histoire culturelle nous mène vers plus de démocratie."



Ils ont perdu leur emploi sur les réseaux sociaux

Tim Hunt et ses pairs sont loin d’être les seuls à avoir perdu leur job à cause d’une déclaration fracassante effectuée ou reprise sur les réseaux sociaux. Petit passage en revue des cas les plus retentissants.

Luc Trullemans : Fin avril 2013, le "Monsieur Météo" de RTL TVI publie une lettre raciste et islamophobe sur son compte Facebook. Malgré le retrait du message et les excuses publiques rapidement publiées sur Twitter, il est licencié.

Un professeur : Selon les informations de "La Dernière Heure", un professeur du lycée Dachsbeck aurait lui aussi été licencié début juin après avoir tenu une conversation privée sur Facebook avec une élève, dans laquelle il aurait demandé à celle-ci "Pourquoi choisir la religion qui se caractérise par le plus haut taux d’analphabétisme et qui possède le plus grand nombre de pays sous-développés et arriérés ?"

Ten Walls : Programmé dans tous les grands festivals de l’été, le DJ lituanien Ten Walls a perdu son agent, son tourneur et la plupart de ses dates de concert après avoir publié des commentaires violemment homophobes sur son compte Facebook, la semaine dernière.

Justine Sacco : Responsable de la communication pour une grande entreprise informatique, la jeune Américaine a eu la bonne idée d’écrire sur Twitter : "Je pars en Afrique. J’espère que je n’attraperai pas le sida. Non, je rigole, je suis blanche !" avant de s’envoler pour l’Afrique du Sud. A son arrivée, dix heures plus tard, elle a réalisé que son message avait été retweeté par des milliers de personnes, et qu’elle avait perdu son emploi.

Mais la palme revient à une jeune Américaine qui a également eu l’idée de génie de s’épancher sur Twitter où elle a déclaré : "Je commence ce job de merde demain." Message aperçu par son futur patron, qui l’a évidemment remerciée.